La Cuisine des Editions LEXEMPLAIRE

Parce qu'être exemplaire est toujours un peu révolutionnaire. Parce que si l'exemple est unique, il a toujours vocation à devenir multiple...

Alors les textes publiés sous l'égide de la maison partagent un même objectif : augmenter le présent.

La "cuisine" en est l'espace naturel d'expérimentations, qu'il s'agisse de nourrir des textes futurs, ou simplement d'en partager quelques ingrédients qui ne se retrouveront pas nécessairement dans les plats.

Scène esthétique et Coureur stratégique 12

Par Michel Filippi

L‘“Echangeur universel” permet à chacun qui le possède de se lier sensiblement avec un autre, une autre chose. L‘“Amour” ne nécessite pas de relation sensible. Il s’agit de déployer une surface d’échange sans contrepartie a priori. Et c’est probablement la raison pour laquelle ce modèle est celui de la zone de contact du Coureur stratégique avec son environnement. Bien sûr, cela pourrait être le mode “d’échange” de la frontière de la Scène esthétique pour ne pas se lier à son environnement, pour être autonome.

L’intérêt du modèle de l‘“Amour” est de démontrer comment le fait de déployer des surfaces d’échange sans contrepartie peut faire naître un lointain sans représentation a priori mais perceptible par d’autres choses à la condition qu’elles ne cherchent aucune contrepartie dans leur possibilité d’échange.

Si l’IS est un véritable Etat théocratique, il ne cherchera aucune contrepartie de son environnement pourvu que celui-ci n’en cherche aucune. Alors ils percevront un lointain sans représentation a priori. Un tel modèle activé peut justifier qu’un Etat, une entité quelconque, n’éprouve pas le besoin d’échanger au sens de mettre en place un flux bi-directionnel à sa frontière si un lointain apparaît et devient productif faisant apparaître “à l’intérieur” des choses qui, auparavant, n’existaient pas. L’apparition de ces “choses” inattendues seront un “miracle” et apparaîtra comme un gain spécifique qu’aucun autre Etat ou entité ne peut avoir à moins d’être sous la même surface d’échange. Mais l’on ne peut posséder de surfaces d’échange “sans contrepartie” qu’en se complexifiant ou en ré-orientant l’usage des frontières qui ne servent plus alors à générer des flux, du lien. La conséquence de ce mécanisme systémique est que, à l’intérieur de la Scène, l‘“Echangeur universel” peut être remplacé par l‘“Amour”, une relation qui interdit la contrepartie. Or, c’est bien parce qu’existe une contrepartie entre chaque acteur d’une Scène esthétique que celle-ci peut se maintenir et c’est bien parce qu’il existe une contrepartie avec l’environnement que la Scène peut être alimentée et rejeter ses déchets.

Le Coureur stratégique n’échange rien avec son environnement puisqu’il le recouvre de son paysage. Les choses qui peuvent apparaître en lui comme nouveautés sont attribuées au paysage. Mais que se passe-t-il en un lieu qui voit apparaître des choses inédites comme si elles viennent d’un lointain? C’est un miracle. Encore faut-il pouvoir l’accepter. Mais peut-on accepter un miracle dans un Etat qui se décrit comme symbole, forme achevée d’un Etat particulier? Bien sûr, mais à la condition que cette nouveauté puisse être établie comme équivalent. Or, combien d’équivalents manifestement différents peuvent être acceptés en un même lieu de ce lieu? Je ne sais, mais ce que je sais est qu’il existe toujours un moment où la nouveauté suivante est perçue comme différente donc inacceptable.

Tout entité se présentant comme achevée n’accepte qu’un minimum de nouveauté tant qu’elle est perçue comme un “même”. Elle est ensuite obligée de nier leur existence ou de les détruire ou de détruire les vecteurs de leur venue (ou les choses qui apparaissent comme telles). Donc toute entité parfaite, même le Moteur Premier aristotélicien, n’est peuplé que de mêmes qui n’ont pas besoin de se lier entre eux au moyen de l‘“Echangeur universel”. Il suffit que de partout aucune contrepartie ne soit possible.

Il serait alors possible de traverser une telle entité “en toute sécurité” pourvu qu’il n’y ait aucun échange excepté une surface d’échange sans contrepartie.

Scène esthétique et Coureur stratégique 11

Par Michel Filippi

Un Etat stable est un Etat prévisible et les routes commerciales ont besoin de stabilité et de prévisibilité. La plupart des ressources nécessaires aux Etats contemporains qui se développent selon un modèle disons classique ont besoin de routes, de voies ferrées, de xo-ducs, de bateaux. Peut-être certaines sont transportables par des dirigeables mais même eux, surtout eux, ont besoin d’un environnement stable, prévisible. La Russie et l’Iran se sont liés par des accords de transports, la Russie va peut-être construire un gigantesque gazoduc ou oléoduc vers la Chine en engageant des coûts qui nous paraissent démesurés, la Chine se dote d’un réseau de transport jusqu’à l’Europe, le Moyen-orient. Le monde du XIXème siècle n’existe plus.

Les USA affirment dépendre de moins en moins de ressources extérieures autres que celles provenant de l’activité marchande. L’Europe dans sa globalité perd le monopole de client “premium” pour les ressources du Monde au profit de l’Asie. Pour certains, ce portrait pourrait rappeler différents instants de l’effondrement de l’Empire romain d’Occident et des royaumes qui le suivirent vers le VIIème siècle je crois. Le fer n’arrive plus en Occident ou n’est plus extrait sur place, il devient difficile de produire des armes, de cultiver, les ressources monétaires se font rares, la circulation des marchandises et des ressources se contracte, le réseau d’échanges se délite. La description est caricature mais n’est-ce pas ce qui nous attend, la privation de ressources nécessaires au profit d’acheteurs dont la monnaie devient l’instrument des négociations. Ce n’est plus l’Euro ni le dollar. D’autres sont acceptées par les marchands qui, bientôt, les trouveront meilleures à posséder. Bien sûr, ça ne peut se passer ainsi, les Etats constituants leurs réserves de change, les Banques centrales donnant accès à leur monnaie, les parités sont équilibrées et reflètent la richesse des Etats qui produisent les monnaies de référence.

Mais sur quoi est fondée cette richesse? Sur la production de la pierre philosophale, celle qui change le vil plomb en or. Les alchimistes croyaient à cette matière qui demandait pour sa production de la science et de la conscience, une âme pure. Si cette pierre change le plomb en or ou, telle Midas, change tout ce qu’elle touche en or, la richesse est assurée et vous pouvez ainsi disposer de toutes les ressources du Monde, de l’Univers, puisque tous leurs possesseurs veulent en échange de l’or pour satisfaire leurs besoins. Nous continuons cette recherche et les appels, en France, à produire de la nouveauté et des produits de grande qualité, n’ont que cette visée, la pierre philosophale ou ce qui peut lui ressembler et que j’ai désigné dans d’autres écrits comme “Echangeur universel”. Si le symbole est nécessaire pour faire tenir les différentes parties du Coureur stratégique l‘“Echangeur universel” est nécessaire pour construire des Scènes esthétiques complexes. Lui seul permet à des acteurs variés, présentant donc une très grande diversité de qualia (qualités sensibles), de construire des rôles pouvant tenir ensemble dans un drame unique.

L‘“Echangeur universel” peut être n’importe quoi, une monnaie, l’or qui avait la possibilité de tout représenter affirmait Michel Foucault, un symbole au sens initial du terme, etc. Mais il peut être remplacé par autre chose qui s’apparente au développement des surfaces d’échange d’une chose, d’un être. Cette autre chose nous l’avons nommée “Amour”. “Echangeur universel” et “Amour” sont deux voies différentes permettant les liens mais elles n’ont pas le même fonctionnement ni les mêmes conséquences pour les êtres, notre compréhension du Réel.

Scène esthétique et Coureur stratégique 10

Par Michel Filippi

Ce Califat se détache de son environnement car qui peut se lier aux mains tendues des corps crucifiés si ce n’est ceux qui veulent se soumettre, faire partie, être en dedans. Il attire, il va vers la perfection. Quel est-il une Scène ou un Coureur?

Il est une Scène, il n’est qu’une Scène et cette Scène vaut pour stratégie, un Coureur immobile et le seul que nous connaissons est le Moteur Premier aristotélicien. Tel qu’il se montre le Califat n’aura aucun lien avec qui que ce soit puisqu’il est perfection. Mais alors quelle raison à cette volonté d’éditer des passeports? Nous pensons aux passeports pour sortir de nos pays et aller en d’autres avec le minimum de difficultés mais il existe des passeports intérieurs dont l’objectif est de vous fixer en des lieux précis du territoire et ne permettre la circulation qu’à quelques uns. Les passeports intérieurs sont un instrument de puissance pour qui les accorde et de subjugations pour qui les reçoit. La France en a connu avant la Révolution et au XIXème siècle contrôlant ainsi les “automates ambulatoires”, les condamnés libérés, les forçats défaits de leurs chaînes.; mais aussi les expatriés venus trouver refuge, les ouvriers. Carnets de circulation, livrets ouvriers.

Il s’agit de contrôler l’ordre et ce qui produit de la richesse. La Prusse interdit ainsi à ses paysans de se déplacer, un véritable servage jusqu’au XIXème siècle. C’est une forme de fer rouge qui implique la difficulté à changer de classe sociale, la nécessité d’admettre tout de son maître qui conserve, comme pour les ouvriers en France, ce carnet qui permet d’aller chercher ailleurs de quoi vivre, d’autres conditions. Et si le passeport permet d’aller en dehors de tels pays, c’est pour apparaître comme un acte de puissance, de souveraineté. Même en dehors le possesseur appartient à qui lui a remis ce droit de voyage, il est le porteur de la puissance et de l’impossibilité pour en autre de mettre la main sur ce corps ambulant. N’est-ce pas le rôle du passeport diplomatique. Ne voyons donc pas dans ce passeport la volonté de se lier mais la volonté renouvelée d’être séparé.

Lorsque la Scène esthétique et le Coureur stratégique sont confondus, leurs dynamiques sont confondues. Et si le modèle est celui du Moteur Premier, l’ordre de la Scène et du Coureur sont les mêmes, se reflétant l’un l’autre sans jamais s’user. Dans les termes de la théorie des systèmes, ce sont alors des systèmes stables, consommant peu d’énergie ou recevant de l’extérieur l’énergie équivalent à celle consommée. Si les Talibans semblent avoir tenté de produire ce modèle, tous les Etats auto-suffisants en ont cherché la mécanique mais comme Montesquieu l’a fait. Les Etats auto-suffisants n’ont que deux possibilités pour se maintenir. Appauvrir le plus possible ses membres à l’instar de certains économistes européens qui recherchaient le moindre coût pour l’ouvrier permettant de conserver sa force productive ou avoir la plus grande étendue possible de ressources variées comme le firent différents Empires. Les échanges internes suffisent pour diminuer l’appauvrissement généralisé ou plutôt pour créer une ou plusieurs classes de gens moins pauvres. Tous ces Etats, Empire et Califats, sont une négation d’un monde général d’échanges. Est-ce idéologique? La volonté d’un tel Etat est-il lié au refus, par exemple, de l’hégémonie de l’Occident, des USA, sur des pays, des populations, particulières, qui auraient ainsi perdu leur volonté délibérative et leur capacité à l’autonomie? Ou bien, s’agit-il de retrouver ce temps mythique où le monde musulman contrôlait la relation de l’Occident à l’Orient et à l’Extrême-orient. Un monde sans lien ne peut se pénétrer, ne peut accueillir en lui ce qui est étranger. Appauvri ou tenant de son intérieur ses ressources, il est le plus stable possible.

Scène esthétique et Coureur stratégique 9

Par Michel Filippi

Voilà, il faut faire le tour de tous les pays qui forment l’Asie du Sud-est et ceux de la péninsule indienne, l’Iran peut-être, et se demander si sur les cent prochaines années ils peuvent se nourrir, avoir de l’eau et les autres ressources nécessaire à leurs programmes de développement, à l’augmentation de leurs populations, de leurs besoins, et nous constatons qu’ils ne peuvent se contenter de ce qui existe sur leur sol.

Les humains sont prévoyants. Parfois et surtout les marchands. Les humains aiment la stabilité et le désordre, chacun cherchant par ces deux opposés à se déplacer et à se protéger. Les humains coopèrent mais perdent facilement confiance. Les humains luttent pour eux-mêmes, leurs semblables, leurs valeurs et leurs croyances. Les humains craignent pour leur vie, celles de leurs enfants, leur statut social et ce qu’ils appellent leur bonheur. Les humains aiment le lointain et le proche. Ce sont des sentences, des jugements et des opinions, d’une telle banalité que nous pensons rarement à leur efficacité lorsque les humains prennent des décisions. C’est une efficacité stratégique.

La stratégie a pour finalité la survie. Le Coureur stratégique est l’outil, la construction, la manifestation, l’orientation donnée aux moyens, ressources variées, pour qu’un ensemble quelconque survive. S’il peut être la manifestation d’une Scène esthétique, il semble aussi que nous devons faire l’hypothèse qu’à certains instants plusieurs Scènes esthétiques peuvent se coordonner pour construire un seul Coureur, les Scènes esthétiques n’étant pas réduites aux Etats, à une culture, c’est un mode d’organisation du vivant avec les choses pour, en quelque sorte, “être en vie”, pour que le monde chante un air reconnu en réponse aux actions, actions qui ont des sources variées et opposées. Lorsque l’organisation du monde, de notre monde, ne permet plus à ces sources de s’écouler de manière satisfaisante, elles vont s’orienter dans le paysage existant quitte à construire d’autres paysages. Nous pourrions dire qu’alors émergent d’autres Scènes esthétiques, de toutes tailles, avec des acteurs différents ou partagés, et des Coureurs stratégiques. Leurs fonctionnements sont conformes à leur modèle pourvu que la Scène et le Coureur soient bien construits.

Je ne suis pas certain que la perfection de la construction soit la certitude d’un fonctionnement efficace et satisfaisant pour les différents acteurs et les sources de leurs actions. Nous jugeons de cette efficacité, de cette satisfaction, de manière instantanée ou nous retournant vers ce passé certain. Mais l’avenir? Or cet avenir est formé dans et par le Coureur stratégique.

Cet avenir est-il masqué ou peut-il nous apparaître comme la représentation certaine d’une figure lointaine? Il y a bien sûr d’innombrables représentations qui sont en concurrence depuis celles les plus attirantes à celles les plus repoussantes et qui sont parfois les mêmes. Ces représentations de la figure lointaine nous pouvons les confondre avec les épouvantails construits aux frontières des Scènes esthétiques.

Reprenons notre exemple de l’IS, de ce Califat en construction. Il semble fonctionner comme une Scène esthétique et use de l’activité sensible pour faire tenir ensemble ses parties et pour se détacher de l’environnement qui est alors renvoyé à ce qu’il devrait être, un apeiron, lieu sans orientation possible, probablement chaotique. A ses bords se dressent des gibets dont le modèle étrangement me fait penser à ces représentations des gibets moyen-âgeux par différents illustrateurs européens.

Scène esthétique et Coureur stratégique 8

Par Michel Filippi

Les cartes pour qui sait les lire montrent les écoulements. Et lorsqu’il s’agit de ressources, le vivant tente de les faire s’écouler vers leur destination à moindre coût. Même l’inerte semble agir ainsi. Pour le vivant quel serait son avantage à consommer la plupart des ressources extraites pour les acheminer à leur point final? A moins d’une transformation telle que la valeur obtenue du peu restant serait considérablement plus élevée que celle obtenue par le transport de la presque totalité de cette ressource. La valeur peut-être traduite sous la forme d’une part de la richesse du destinataire, d’une part de pouvoir, d’honneur ou la réduction d’un risque fatal. Mais ce n’est pas le cas le plus courant. La ressource s’écoule au moindre coût.

Alors, si les ressources de l’Aie centrale sont accessibles, elles doivent pouvoir s’écouler à moindre coût vers ses utilisateurs, ce sont des routes, des chemins, des voies caravanières, des lignes de chemin de fer, les ports, les cargos. Qui extraie les ressources peut devenir riche, puissant. Qui les convoie peut devenir puissant et riche. Qui les livre tient en son pouvoir son client.

Nous savons que si entre le puit de ressource et le destinataire final existent différents états, pouvoirs, il en coûtera pour faire la livraison, soit pour installer, protéger, les voies d’écoulement soit pour payer un droit de passage. L’extracteur, le livreur, le transporteur, ont tout intérêt à ce que la ressource soit transportée à moindre coût. Si donc existent des pays, des pouvoirs intermédiaires, ils doivent peu coûter à traverser tout en offrant les meilleurs services en terme d’efficacité du transport et de protection. C’est à cela que servent les accords commerciaux, politiques, et autres agréments pour pouvoir vivre ensemble.

Mais si se présente un risque de guerre, de pénurie, pouvons-nous être sûrs du respect de ces accords et agréments par les territoires et pouvoirs servant d’espaces intermédiaires? L’histoire affirme le contraire et les événements récents, montrent que des populations ou des pouvoirs ennemis n’hésiteront pas à soustraire une ressource à son destinataire parce qu’elle est immédiatement accessible même si les accords et agréments l’interdisent. Donc, producteurs, livreurs, utilisateurs finaux, ont intérêt à avoir des lignes d’approvisionnement garanties en cas de guerre. Au XIXème siècle l’Angleterre a développé la plus grande flotte de guerre à cet effet, a conquis différents pays ou s’est alliée à différents régimes politiques par des accords ou la corruption, pour sécuriser ses voies d’approvisionnement. Ce qui s’est montré efficace pendant les deux dernières guerres mondiales. Les USA font de même actuellement.

Mais qu’en est-il des autres pays, des autres pouvoirs? Il n’existe pas de contrées dans le monde, de pays, qui n’aient des problèmes à cours ou moyen terme d’approvisionnement en ressources vitales, l’eau, la nourriture et l’énergie. La déstabilisation du régime des moussons ainsi que les grands travaux hydro-électriques chinois, font que le Pakistan, le Bengladesh, l’Inde, tous les pays de la péninsule dite indochinoise ou Asie du Sud-est continentale, auront des problèmes d’approvisionnement d’eau.

L’urbanisation de la Chine, le non entretient des sols, font que la surface cultivable diminue drastiquement alors que la population augmente et consomme de plus en plus de nourriture coûteuse à produire. Il en est de même pour les autres pays cités. Et lesquels possèdent les ressources énergétiques nécessaires pour produire et les ressources transformables ?

Scène esthétique et Coureur stratégique 7

Par Michel Filippi

Les cartes montrent que l’IS se déploie le long des fleuves, entoure les lacs-réservoirs de Bagdad et s’empare des champs pétrolifères qu’il peut. On dit qu’ils vendent ce qu’ils peuvent à qui en veut. On dit aussi que son armée est de plus en plus performante et non une poignée de va-nu-pieds. Les images montrent bien une quantité de véhicules japonais qui ne semblent pas être des prises de guerre mais bien du matériel neuf livré par le constructeur. Son ordonnancement montre bien la présence d’officiers et sous-officiers formés par l’équivalent d’une Ecole de guerre. Si d’un côté il semble que les cadres de l’IS sont issus de formations de manager, de marketing, de publicité même et d’informaticiens, d’autres sont des militaires professionnels ou professionnalisés.

Même s’ils agissent par idéal, même si la pauvreté des compagnons du Prophète est peut-être leur façon de vivre, ce qu’ils manipulent coûte. Et même si les enlèvements et les coffres irakiens leur fournissent des fonds pour mener la guerre, il leur a fallu des subsides pour l’amorcer. En Arabie saoudite ils ont trouvé des financiers. Je suppose qu’ils en ont trouvé aussi en Turquie. Peut-être que tous ces financiers agissaient par idéal mais peut-être ont-ils d’autres visées.

La première qui vient à l’esprit de tous est celle de briser la continuité territoriale chiite. Opération effectuée, il resterait à l’IS de se fortifier pour contrer toute attaque. Le territoire est grand, propice à des actions d’enveloppement à longue distance par des voies autres que routières, bien que ce ne soit pas un terrain plat et lisse. Et ses habitants sont plus favorables à cet “Etat” qu’ils ne le sont à celui encore légitime d’Irak ou de Syrie. Que dire de l’Iran? Mais on lit aussi par ailleurs que l’IS veut éditer des passeports. Il ne s’agit donc pas d’une organisation militaire incluse dans un projet et prête à se défaire à l’étape suivante d’un plan visant la Syrie ou l’Irak ou l’Iran. Il y aurait une volonté de rester là.

En dehors de la vente du pétrole qui implique son exploitation et la présence de personnels spécialisés, quelles sont les ressources permettant à cet Etat de survivre et de s’équiper militairement ou pour sa population. L’exemple de l’Afghanistan montre que l’Etat taliban a compté sur le commerce, la drogue en partie bien qu’il semble dans un second temps avoir voulu réduire la culture du pavot et les fournitures militaires plus ou moins secrètes du Pakistan. Il semble aussi et surtout que des sociétés étrangères soient venues à la recherche de ressources minières, sociétés visibles dans l’Afghanistan actuel. Nous savons par ailleurs que l’intérêt des services secrets pakistanais dans le soutien des Talibans est à la fois idéologique – renaissance d’un Empire musulman, celui Moghol peut-être, contrant un monde façonné par “l’Occident” et économique – contrôler les voies d’accès aux ressources de l’Asie centrale.

Posons l’Asie centrale au centre de la carte et regardons les voies d’écoulement de ses ressources. Signalons au passage que d’autres cartes affirment que la moitié des humains sur Terre vit en “Asie”.

http://www.lib.utexas.edu/maps/middle_east_and_asia/asia_pol_2012.pdf
http://www.lib.utexas.edu/maps/middle_east_and_asia/asia_ref_2012.pdf
https://twitter.com/HistoricalPics/status/444805321866096640/photo/1

Scène esthétique et Coureur stratégique 6

Par Michel Filippi

L’Etat islamique, le Califat, utilise-t-il des outils dérivés du modèle du Phénix? Bien sûr, il affirme être une renaissance, à la fois celle des Abbassides et celle des Ottomans, les cartes de ses revendications territoriales semblant fusionner les deux anciens territoires. Il est clastique détruisant les anciennes frontières, ses opposants et prévoyant même d’aller au-delà des Wahhabites dans la destruction des idoles, en détruisant la Pierre Noire de la Kaaba. Le Phénix renaît des cendres du feu qui a tout consumé, à la fois successeur et totalement neuf, soigné par le feu purificateur. Je ne serais pas étonné que l’on trouve parmi les cadres de ce Califat, de cette armée, des gens formés dans les écoles de management anglo-saxonnes. Mais il faut savoir que ce modèle est aussi enseigné dans les écoles militaires.

Affirmer que ce Califat manque de légitimité, comme je le lis à droite et à gauche, c’est oublier d’abord que sa proclamation est interne comme le constat d’une réussite. Il justifie l’entreprise de cohérence étatique comme l’action sociale, les opérations de pardon envers les membres administratifs de l’ancien Etat d’Irak, la mise en place de l’impôt de capitation et bien d’autres choses dont je ne suis pas averti. Il se présente en interne comme le monde musulman d’origine “soigné”, guéri des maux qui ont affecté historiquement son développement, guéri par ses propres capacités de guérison, son “self-healing”.

Les prétendants historiquement légitimes au Califat peuvent-ils donner une telle image de guérison? Est-ce que le roi de Jordanie en son royaume peut être l’exemple d’un Califat guérit? Le roi du Maroc et son pays ont-ils atteint cette perfection? Et la Turquie malgré l’ancrage de son gouvernement dans le soufisme peut-elle présenter cette image de guérison, de renaissance? Quant à l’Arabie saoudite … Leurs dynamiques immédiatement passées, actuelles et à venir, nous donnerons des renseignements sur les modèles mis en œuvre pour cette guérison, cette perfection si tant est qu’elle est recherchée et que ces Etats aient les mêmes visées que le Califat.

Quelles sont ces visées? Une fois que le Coureur stratégique a atteint dans toutes ses parties la perfection de son symbole il est immobile. Apparemment, pour que son paysage survive, seuls les mécanismes de la Scène esthétique sont efficaces. Ils fonctionnent en interne et vers un extérieur dont il se différencie nécessairement. Mais comme la Scène appartient au monde des systèmes, il lui faut de l’énergie et pouvoir rejeter vers l’extérieur l’équivalent de déchets à moins de les recycler. L’intérêt du recyclage est de pouvoir éliminer toutes les perturbations entrantes. Un tel système, s’il n’est pas suffisamment alimenté, tend à se mettre dans les conditions minimales d’énergie possibles sans désagrégation.

Le Califat peut être tenté d’aller sur cette voie car il a un exemple et une cause. L’exemple est celui de l’Afghanistan des Talibans; la cause tient au fait que la guerre menée par l’ISIS et ses actions ont tendance à baisser drastiquement les tensions suscitées par la construction des Etats modernes d’Irak, de Syrie, du Liban, de Jordanie, d’Israël, d’Arabie saoudite et qui ont accumulé de l’énergie à leurs interfaces.

J’ai choisi d’explorer cette voie car rien dans les propos actuels du Calife et de ses porte-parole n’indique que des ressources seront consacrées à l’édification d’un Etat selon l’idéal du terme que nous utilisons en Europe par exemple. Bien entendu existent différents idéaux qui chacun tentent de conquérir leur légitimité.

Scène esthétique et Coureur stratégique 5

Par Michel Filippi

Nous cherchons des rôles et les acteurs qui actuellement les tiennent et parfois nous trouvons des acteurs anciens ou futurs.

Deux Etats concourent pour le rôle de symbole qui signifierait leur achèvement. Nous pouvons supposer que l’évolution de l’Etat d’Israël vers un Etat religieux est un effort pour cet achèvement qui n’aurait pas été réalisé par la forme originelle de cet Etat. La présentation de l’IS va aussi dans ce sens et reprend en quelque sorte la formulation d’Israël. Face à l’Etat de tous les Juifs nous aurions l’Etat de tous les Musulmans. Mais l’Arabie saoudite se présente aussi comme symbole non en étant l’Etat de tous les Musulmans mais celui qui tient en li, immobile et achevé, le Lieu Saint par excellence. Un Etat d’autant plus achevé que le wahhabisme a effacé toutes traces des idoles anciennes, des religions anciennes. Cet Etat est né achevé. Il est parfait et le symbole ne peut être méthodologiquement que perfection. Ce qui ne peut être le cas de qui s’articule à lui.

Comme nous le savons c’est la dynamique des parties liées au symbole qui met en mouvement le `Coureur stratégique et génère le paysage dans lequel il se déplace et qui recouvre l’environnement faisant ainsi percevoir aux acteurs de la Scène esthétique un monde qui vit, un monde de vie. Il ne peut donc exister de Scène esthétique sans Coureur stratégique. Si ce Coureur n’existe pas, la Scène se dégrade vers son plus bas niveau d’énergie même si cela constitue nécessairement sa finalité. Nécessairement le Coureur stratégique est hétérogène et aucune de ses parties n’a atteint sa fin, un état de perfection. Donc les différents Etats qui se manifestent ou se déclarent comme achevés sont plutôt des Scènes dès qu’ils exigent de toutes les parties ce même achèvement.

Nous pouvons alors nous demander s’il existe une nécessité à la mise en plus en ce lieu du Moyen-orient, du Croissant fertile, d’Etats qui auraient atteint leur fin. Rappelons que l’Empire byzantin a tenté aussi d’atteindre la perfection par la pratique religieuse généralisée, pratique qui a fait que les livres contenant la connaissance physique, philosophique, mathématique, du monde, ont été grattés pour devenir des livres exclusifs de prières. Même si en agissant ainsi les humains ont voulu construire le Moteur Premier aristotélicien, du point de vue de la théorie des systèmes, la perfection est comme un état cristallin duquel tout mouvement est absent, qui n’échange rien avec son extérieur ou un état minimal énergétique. Ce dernier fonctionne comme un piège tandis que le premier peut, sous certaines conditions, libérer l’énergie qui maintient ses parties et cette libération est a priori violente, bien que maintenant nous sachions faire autrement pour utiliser l’énergie encapsulée dans certains cristaux.

Nous devons alors nous poser la question de savoir si les Politiques qui tentent de mener un Etat vers sa perfection ont les outils pour user de son niveau particulier d’énergie. Dans Manifeste pour une stratégie expérimentale j’ai signalé que les travaux de l’économiste M. Jensen sont reliés à une croyance que j’ai nommée “Modèle du Phénix”. Pour atteindre la perfection , toute entreprise, tout Etat, tout individu, doit renaître plusieurs fois, c’est-à-dire libérer d’abord de manière clastique l’énergie contenue en lui, pour qu’une construction nouvelle se fasse. L’observation montre bien que des outils à cet effet ont été construits et sont utilisés. Nous pouvons même affirmer que ce modèle et ses différents outils sont à l’œuvre dans la guerre idéologique qui ravage les pays européens, les USA et probablement d’autres pays.

Scène esthétique et Coureur stratégique 4

Avant d’aller plus loin dans la mise en place des acteurs et de leurs relations au travers de rôles, rappelons que ce que nous observons, ce vers qui porte notre attention, est organisé comme une sorte de mille-feuilles. Chaque feuillet a son organisation propre, ses “parties” et ses “liens”, et une dynamique. Les feuillets communiquent entre eux sans que cette communication soit conditionnée par la proximité la plus intime. Les feuillets ne sont pas les décalques les uns des autres selon un mouvement de haut en bas ou de bas en haut. Chacun des feuillets a sa propre temporalité et son propre espace d’évolution.

Cette organisation en mille-feuilles est une hypothèse calquée sur la façon dont nous comprenons l’organisation du vivant ou celle du Réel physique. Mais existent d’autres organisations présentant cette sorte de complexité, ce sont celles mises en place par les acteurs. A l’intérieur de ce mille-feuilles, les connaissances qu’ils mobilisent ne sont pas les mêmes que celles utilisées par l’observateur, elles ne visent pas les mêmes choses, provoquant une découpe du mille-feuilles selon d’autres ordres d’organisation, englobant ou excluant d’autres parties.

C’est pourquoi les observations et compréhensions des uns et des autres ne se valent pas et sont difficiles à comparer bien que pour chacun – acteurs et observateur – sont visées soit l’augmentation des connaissances et de la compréhension, soit la confirmation de ce qui est auparavant connu et compris, les deux positions ne s’excluant pas.

Ce rappel méthodologique est nécessaire ici pour éviter que l’on me renvoie le fait que mes descriptions ne correspondent pas aux événements tels qu’ils sont décrits, à l’Histoire telle qu’elle est décrite, aux témoignages directs des acteurs. Pour ces derniers, je ferai remarquer que l’analyse des connaissances mobilisées par leurs énoncés devrait être prise en compte et représentée pour que nous comprenions ce qui est dit au lieu de nous contenter de la compréhension immédiate de l’énoncé. Et nous devons prendre en compte aussi la manière dont l’acteur utilise ses énoncés pour justifier ses actions, passées et à venir, et l’articulation de cette utilisation avec les connaissances sous-jacentes. C’est un travail fastidieux mais nécessaire que nous ne ferons pas ici, ou alors de manière incidente.

J’en étais arriver à dire que l’Etat d’Israël fonctionnait comme symbole pour faire tenir ensemble différentes parties du Coureur ottoman, parties regroupées dans des Etats. Ces Etats sont de jeunes organisations entrain d’évoluer et n’ont pas le pouvoir d’être ce qui fait tenir ensemble malgré les prétentions de dirigeants comme le Président Nasser par exemple. C’est le fait qu’Israël se soit annoncé comme un Etat achevé qui lui a donné ce rôle de symbole. Et la guerre et la haine nous le savons peuvent créer des liens bien plus solides que la paix et l’amour réciproque. Mais il se trouve que cet Etat dit juif n’est pas achevé et qu’il ne peut donc tenir lieu de symbole. Il le tente en devenant de plus en plus religieux, en excluant de plus en plus ce qui peut le déstabiliser. Dans le même moment, la prétention de l’Etat iranien à être aussi un Etat achevé parce qu’en accord avec la Loi de Dieu en fait un candidat au rôle de symbole. Bien sûr, l’explication la plus immédiate est de déclarer que l’agrégation que tente de faire ce pays est liée à une préférence pour ses coreligionnaires mais ce n’est qu’une facilité ou, de la part de ses dirigeants, une mauvaise perception de la situation. Mais je ne parie pas sur cette dernière explication. Nous pouvons aussi voir cette agrégation comme la réoccupation du territoire d’influence perse, sassanide. Mais nous devons distinguer l’écoulement qui influe sur le jeu, du rôle. Par précaution.

Scène esthétique et Coureur stratégique 3

L’ISIS devient l’IS annonçant ainsi que les noms issus de la partition de l’Empire ottoman, ces n oms de la nomenclature prétendument occidentale, affirmés comme étrangers en ces lieux, sont caducs, effacés de la planche de l’Histoire. Les noms anciens sont restaurés, le Califat, les Abbassides. C’est une Scène restaurée, c’est un plan d’immanence qui doit être peuplé. Alors on appelle tous les Musulmans à venir peupler ce qui ne peut être que leur lieu en Droit et en devoir, un lieu donc dont le Droit impose à tous sa Loi. Inclusion et exclusion. Par la terreur, par la mort, ce qui ne fait pas partie du Califat sont expulsés. Et, en bon connaisseur, le Califat hisse à ses frontières et pour les marquer à nouveau des corps exposés, retranchés de la vie, tranchant dans l’apeiron par leur projection dans l’au-delà. Ce sont des épouvantails.

Nous avons écrit dans A l’Ouest du Pecos (in Epistémologie des frontières) que les frontières arasées ne peuvent être reconstruites même si toute l’énergie disponible dans l’Univers est mobilisée. Seules des statues, des choses auparavant symboliques, sont restaurées. Elles sont animées comme nous animons ce qui est mort par un semblant de vie, un théâtre. Mais elles ne fonctionnent pas, elles n’ont aucune puissance. L’énergie apportée, quelle que soit sa forme, ne permet rien de plus qu’une construction de sable. Elle est enfournée dans la frontière, dans les statues, dans les choses symboliques, dans la Scène même, et s’écoule immédiatement vers ce qui peut être un en dehors mais qui n’est que l’apeiron partout présent.

Cet événement manifeste des symptômes que nous devons repérer. S’ils n’existent pas, alors la Scène que désigne l’Etat islamique par sa présence était toujours là, active. Est-ce la Scène abbasside ou celle ottomane, il nous faudra distinguer. Car ailleurs un homme, le Premier ministre de la République turque se lève pour restaurer la Scène ottomane. Il l’a déjà tenté par son action politique et économique, mais, dans son discours pour sa candidature à la Présidence de son pays, sa référence à Dieu montre qu’il revendiquera aussi le Califat pour son propre compte, le compte des Ottomans. Le roi de Jordanie est lui aussi légitime à revendiquer comme l’est le Sultan du Maroc.

Mais il ne s’agit pas du même Califat. Comme l’avait écrit le diplomate Georges Puaux dans les années trente, la construction des frontières qui ont dessinées le Liban, la Syrie, l’Irak et donc la Turquie actuelle, était imbécile. Elle ne correspondait à aucune Scène en gestation, elle ne tenait pas compte des tensions et écoulements présents, des liens et des rejets. Dès lors, les pays issus de ce traité ne pouvait tenir que par un apport massif d’énergie sous cette forme de violence tyrannique et en excluant d’eux tout ce qu’il était possible d’exclure afin de trouver l’état minimal d’énergie les stabilisant comme systèmes. L’Irak nécessairement utilise encore la violence pour se stabiliser comme le fait la Syrie.

Etrangement peut-être pour ceux qui n’ont pas lu notre définition du symbole, la désignation par la Jordanie, l’Irak, la Syrie et l’Egypte même d’Israël comme ennemi servait à maintenir un Coureur stratégique. Dans un tel Coureur les parties proches et lointaines peuvent tenir ensemble par la présence du symbole défini de manière aristotélicienne dans le Manifeste pour une stratégie expérimentale comme étant ce qui a atteint sa perfection et qui donc n’est plus l’objet de changements. Le sionisme, pensée politique, a présenté cet Etat comme la fin de la quête des Juifs. C’est contre cette prétention que se sont élevés de nombreux Juifs croyants ou laïcs car ils semblent qu’ils en perçoivent un côté destructeur pour le judaïsme qui est alors nécessairement impliqué dans une ou des finalités qui ne sont plus celles de Dieu. Pour le moins c’est ce qui est supposé.

Scène esthétique et Coureur stratégique 2

Les modèles que j’ai conçus mais qui, comme vous le savez, résultent d’une expérimentation de nombreux événements, ne sont pas la copie d’événements historiques, géographiques, géopolitiques, ou autres. Lorsque je qualifie une Scène ou un Coureur de “byzantin” ou de “ottoman”, il s’agit plus d’un repère temporel que d’une adéquation des modèles à chacun des Empires et de leurs limites et contenus. Rappelons-nous aussi qu’une Scène peut être la même si les rôles et leurs relations sont conservés alors que les acteurs ont changé à l’intérieur d’un même corps ou parce qu’il ne s’agit plus du même corps.

Il se peut que l’expérience de l’acteur ou du corps qui porte cet acteur (un corps peut porter plusieurs acteurs jouant des rôles différents dans une même Scène ou dans différentes Scènes autonomes) fait que leurs trajectoires ne soient pas celle de qui ils remplacent. Mais la puissance d’une Scène est telle que les rôles eux suivront jusqu’à sa fin la trajectoire initialisée. Uns Scène esthétique est donc un drame inexorable et l’on peut dire que les Arabes puis les Ottomans ont remplacé comme acteurs ou corps portant des acteurs les Byzantins (cette formulation a l’avantage de prendre en compte les remplacements tels celui de l’Empereur byzantin par le Sultan, ou des paysans gréco-byzantins par des paysans turcs, et les changements culturels une même lignée pouvant avoir été byzantine, franque, arabe, ottomane et avoir changé de religion).

La Scène byzantine ou ottomane tient cet espace qui paraît être l’origine de nos civilisations dites occidentale et orientale, qui contrôle des voies d’échanges à l’intérieur d’elle et sur ses bords. Son symbole aurait pu être Zeugma mais fut “La Ville”. Et “La Ville” sert de centre d’articulation au Coureur stratégique. Elle peut le faire car elle est parfaite. Tandis que Zeugma et tout ce qui lui ressemble n’est jamais parfaite car elle est le lieu où se font les échanges.

Le Coureur stratégique est conçu pour une finalité et fait tenir en lui plus et moins que la Scène. Il génère un paysage dans lequel il se déplace et tente de mettre en mouvement en lui une partie ou la totalité de la Scène sans qu’elle se désagrège. C’est un jeu complexe mené par des acteurs pour différentes raisons liées à leur survie, à la survie de leur rôle ou à celle de leur environnement. Un Coureur peut survivre en l’absence d’une Scène et il s’accrochera à la première favorable.

Nous supposons que la Scène esthétique byzantine et ottomane a eu un Coureur stratégique dominant tous les autres Coureurs possibles et mis en œuvre dont la finalité a été de générer le Paradis et de l’atteindre. La formulation est un peu raide et semble être religieuse. Mais non, elle fait l’hypothèse que les habitants de ces lieux ont longtemps gardé en mémoire la trace des civilisations générées sur ces terres, leur très grande ancienneté, avec le mythe de la Source, du Jardin, les premiers jardins du monde. Ils ont vu les dieux émerger et lutter. Ils ont vu le Dieu universel, issu de ce sol, s’installer en tous lieux du monde connu. Ils ont créé l’Eternité et la Fin du monde. Ils ont créé le Paradis et les chemins de son accès. Ils ont créé les deux plans du Ciel et de la Terre. C’est ça ce Coureur stratégique pour lequel les Stratèges se sont mobilisés. Et en même temps que la Scène esthétique se disloquait, que ses lieux étaient amputés, le Coureur stratégique était en concurrence avec d’autres venus tour à tour des différentes directions de l’espace.

Est-il mort? Est-il disloqué? Court-il encore ou tente-t-il de se reconstruire? Ou bien un autre coureur est-il entrain d’émerger?

Scène esthétique et Coureur stratégique 1

L’intérêt de publier, électroniquement ou par le biais classique du livre-papier, est la trace. Nous avons affirmé là ce que chacun pourrait constater ici.

Nous avons expérimenté et nous proposons l’expérimentation de nos trouvailles à chacun, croyant avoir fourni des outils d’usage commun. Chacun peut mettre en question le travail du philosophe expérimentaliste pourvu qu’il accepte la règle du jeu, expérimenter à son tour en usant de ce qui a été affirmé là pour comprendre ce qui se passe ici. Il ne s’agit pas de Vérité mais d’augmenter notre compréhension individuelle et collective afin de pouvoir agir puisque la finalité de la Stratégie est de pouvoir, immédiatement ou à plus long terme, en ayant une prise sur la matière et ses différentes manifestations, sur les états du Réel convoqués maintenant ou plus tard, ici ou ailleurs. Et nous connaissons la difficulté pratique de rendre compte d’un événement, d’un état quelconque du Réel, par la Vérité. Nous ne pouvons que les cerner. Pour un temps.

Nos trouvailles sont des modèles et les modèles sont toujours des affirmations. La Scène esthétique affirme pouvoir décrire la formation des assemblées humaines, leurs liens avec les objets et autres choses du Réel – ainsi que leur devenir – quel que soit le nombre d’humains présents. Le Coureur stratégique résulte de l’affirmation que toute stratégie peut être étudiée et comparée à une autre au travers d’un objet qui sera leur Modèle. Le Coureur stratégique s’affirme comme le modèle de toutes les stratégies possibles mais il n’affirme pas que sa réalisation complète est la condition nécessaire de la réussite d’une stratégie particulière.

Les derniers événements en Irak et Syrie avec l’attaque menée par l’ISIS sont l’occasion de tester ces modèles de Scène esthétique et de Coureur stratégique et quelques autres affirmations qui ont accompagné leur construction ou qui ont découlé de leur expérimentation avant ces évènements. Quel expérimentateur ne serait pas heureux d’avoir une telle occasion?

Dans “Manifeste pour une stratégie expérimentale”, j’affirmais à la date de 2014, que le Moyen-orient était le Coureur stratégique ottoman finissant de se déconstruire jusqu’à trouver en tout lieu, là où son paysage s’était installé, un état minimal d’énergie, une stabilité systémique. Dans le manuscrit du livre, l’affirmation est datée de 2013 et je crois l’avoir formulée plus tôt dans quelque plat de cette Cuisine. J’ai même affirmé que ce Coureur était le même que celui byzantin sans m’expliquer plus.

J’aurais pu affirmer et il me semble aussi avoir tenté de le faire lors de la guerre menée en Libye, à propos aussi de la Grèce et de ses problèmes financiers que nous étions face à l’effondrement d’une Scène esthétique, celle ottomane ou byzantine. Mais le Coureur stratégique est le modèle des finalités d’une Scène et non cette Scène. Il en est la dynamique orientée telle qu’elle peut nous apparaître. Une même Scène peut donc générer des Coureurs différents, simultanément ou consécutivement.

Parlant de la Grèce, j’avais cru possible d’affirmer que la Scène esthétique byzantine n’avait jamais disparu. L’Empire ottoman est un effort pour revivifier cette Scène et j’avais utilisé l’argument des titulatures de l’Empereur comme confirmation. L’Empereur ottoman a tous les titres de l’Empereur byzantin. Mais les finalités du temps de Byzance pouvaient être différentes de celles du temps de la Sublime Porte. Cela est bien possible. Mais j’ai supposé que la Grande Finalité, comme on dit Grande Stratégie, est la même.

De la “Clinique stratégique” au “Manifeste pour une stratégie expérimentale”.

A billion years philosophy 155

Par Michel Filippi

Me voilà beau! Allez, j’ai cette manie de tous les philosophes que de prendre le travail des uns et des autres pour s’en pavaner. D’explorateur à outilleur, vous me direz qu’il s’agit de mettre les mains dans le cambouis, de faire suer son corps et de le tordre pour qu’il produise là où d’autres contemplent. La prolétarisation du philosophe mais arrive-t-il ainsi à se reproduire?

Se reproduire au lointain en ayant changé de corps pour un Corps explorant le plus loin possible ce qui n’était avant que projection sur la courbure de sa rétine. Nous avons tout ce qu’il faut, voir et se voir, agir et s’agir du plus loin possible où voguent les machines humaines. Cela ne s’était jamais vu. Ou par la grâce de l’espion. Chacun peut le faire maintenant et manipuler à partir du bord de notre monde. Ces apprentissages qui forment le pilotage de drones sont les mêmes que ceux qui nous permettront de télé-opérer le robot qui me voit, le robot qui explore un objet erratique de l’espace. Il suffit de lui mettre les capteurs adéquats et je verrai l’Univers ici et là-bas et je sentirai le vent des étoiles, je l’entendrai.

Allez, je vous interpelle, n’est-ce pas merveilleux? Vous n’êtes plus obligés d’aller au port écouter Homère, vous n’êtes plus obligés de fréquenter les tavernes des marins, vous n’êtes plus obligés de leur quémander le récit de leurs traversées. D’ailleurs ils ne vous parleraient que du bruit des machines, des écrans des machines, des piles de containers qui vous barrent du ciel et de la mer. D’ailleurs ils ne seront même plus dans les tavernes de marin ces marins car ils n’ont plus de temps pour vous parler. Ils font des rotations. Encore quelques pêcheurs. Encore quelques camionneurs. Mais de quoi vous parleraient-ils que vous ne connaissez déjà. Leur peur? La blague, ce n’est pas de la matière pour le philosophe.

Mais là maintenant, de son siège, le philosophe est au-dessus de la Terre, observe avec attention chaque partie et zoome sur lui se regardant. De son siège le philosophe est sur quelque astre et il suffit de bons capteurs pour qu’ils fassent l’effort de creuser, qu’il ressente l’humus de l’astéroïde, s’écarte brusquement pour échapper aux jets de ses gaz. Il lui suffit de lever la tête pour voir le firmament d’un autre monde; d’autres mondes.

Ne faut-il pas alors de nouveaux outils pour que ce siège du philosophe ne soit pas le point focal de toute expérience? Car déconnecté il lui faudra affronter la vie de tous les jours sur Terre. Mais c’est que je reviens des astres moi! Tu as le bonjour de Phoebus, j’ai senti le goût des terres lointaines, j’ai sur mon visage le souffle des planètes lointaines et mes oreilles sont pleines de leurs chants. Il n’est pas allé voir ceux qui ont vu en y allant. Le philosophe va voir et agir, il est de première main, il opère.

Opérant, il cherche les lignes de fracture, il trouve les liens qui rapprochent ce qui est éloigné, il montre des structures là où ne règne que l’indifférence. Il identifie ce qui est l’humanité et la sépare des bêtes. Et il apprend maintenant qu’aux temps anciens les plus jeunes de l’Univers, d’autres vivants ont pu exister. Et il ne le savait pas se croyant premier dans le seul monde possible pour le vie. Il existe donc une archéologie du vivant ailleurs que sur Terre.

Donc vers où orienter notre archéologie de nos connaissances?

A billion years philosophy 154

Par Michel Filippi

Les armées utilisent des logisticiens pour positionner en avant du front des ressources et, lorsqu’ils ne le peuvent, pour les faire suivre au plus près des combattants. Et ils fournissent, fournissent, à tout prix, à toute vie.

Lorsqu’ils sont en avant, les logisticiens suivent les routes suggérées par le stratège de terrain. Oseraient-ils placer des ressources là où elles ne sont pas attendues par avance? Ce serait comme construire une phrase faite de mots hasardeux, donner une machine à écrire à un singe en attendant qu’il fasse œuvre universelle. Et lorsqu’ils suivent les logisticiens cherchent à arriver au plus vite, au plus près, avec le maximum de ressources disponibles possibles en échappant à l’ennemi qui fera tout pour les empêcher. Alors ils inventeront des routes improbables.

Si le philosophe prépare des ressources pour les vivants qui s’installeront aux franges du Réel, est-il comme ceux qui précèdent un plan déjà formé ou qui suivent échappant aux embûches? Cela doit dépendre des tempéraments ou de l’occasion car il n’est pas certain que le philosophe soit nécessairement dans un lieu précis alors que se forme un nouveau monde. Mais ce qu’il fera indiquera le lieu où il se trouve et duquel il lui sera difficile, si ce n’est impossible, d’en sortir. A moins que l’aléas le rejoigne, alors il sera emporté et devra s’y faire à moins de se condamner à restaurer des frontières et symboles détruits, sans usage autre que celui accordé aux réemplois.

Je ne sais où je me trouve et je n’oserais rien affirmer de peur des lazzis.

Je sais que des producteurs de nourritures qui seront désormais célestes me précèdent ne laissant pas les corps dépérir, les dotant de ces cannes-à-pêche d’un prétendu philosophe chinois qui convoitait aussi l’éternité au mépris de la vie des autres. L’Orient rouge de ses doigts cueille les briques de vie qui voyagent. Et là-bas les lunes dansent. Et là-bas les Terres ont de double étoiles. Et là-bas la terre se lève et se craquelle suivant les marées, seule mobile dans un monde rigidifié. Et nous serons soulevés, étirés, contraints, par ces mêmes marées à moins de trouver la ligne du moindre effort, cette ligne de séparation que cherche l’anatomiste pour isoler les organes, trouver qui concourre aux fonctions éloignées du corps vivant. Il nous faudra être autre.

Pour aller là-bas nos bras doivent s’étendre au plus loin pour notre cerveau en conçoive sa profondeur, ce qu’est son lointain qui n’est plus ce proche éloigné ni ce dieu effarant. Il s’agit bien de notre Corps. Nous devons créer un Corps pour comprendre ce là-bas. Où alors ce là-bas restera un mirage. Ce qui est insaisissable.

Le philosophe doit se faire logisticien pour concevoir ce corps qui atteindra le lointain, le saisira et dont il pourra apprécier la profondeur, qu’il pourra donc connaître et qui ne sera plus une surface de projection, pour cesser de faire de ce lointain une toile de fond. Car même en y étant, là-bas ne sera que l’écran d’un spectacle s’il n’est pas saisi par les mains du cerveau de chacun. Le philosophe concepteur d’outils? Aussi, comme on le dit, on le décrit, ce qu’a décrit René Thom, l’outil qui naît pour résoudre un problème. Toute connaissance résulte de cette résolution d’un problème qui est toujours l’atteinte d’un lointain, l’accroche d’un corps à ce lointain, la construction du Corps nécessaire.