La Cuisine des Editions LEXEMPLAIRE

Parce qu'être exemplaire est toujours un peu révolutionnaire. Parce que si l'exemple est unique, il a toujours vocation à devenir multiple...

Alors les textes publiés sous l'égide de la maison partagent un même objectif : augmenter le présent.

La "cuisine" en est l'espace naturel d'expérimentations, qu'il s'agisse de nourrir des textes futurs, ou simplement d'en partager quelques ingrédients qui ne se retrouveront pas nécessairement dans les plats.

De la “Clinique stratégique” au “Manifeste pour une stratégie expérimentale”.

A billion years philosophy 155

Par Michel Filippi

Me voilà beau! Allez, j’ai cette manie de tous les philosophes que de prendre le travail des uns et des autres pour s’en pavaner. D’explorateur à outilleur, vous me direz qu’il s’agit de mettre les mains dans le cambouis, de faire suer son corps et de le tordre pour qu’il produise là où d’autres contemplent. La prolétarisation du philosophe mais arrive-t-il ainsi à se reproduire?

Se reproduire au lointain en ayant changé de corps pour un Corps explorant le plus loin possible ce qui n’était avant que projection sur la courbure de sa rétine. Nous avons tout ce qu’il faut, voir et se voir, agir et s’agir du plus loin possible où voguent les machines humaines. Cela ne s’était jamais vu. Ou par la grâce de l’espion. Chacun peut le faire maintenant et manipuler à partir du bord de notre monde. Ces apprentissages qui forment le pilotage de drones sont les mêmes que ceux qui nous permettront de télé-opérer le robot qui me voit, le robot qui explore un objet erratique de l’espace. Il suffit de lui mettre les capteurs adéquats et je verrai l’Univers ici et là-bas et je sentirai le vent des étoiles, je l’entendrai.

Allez, je vous interpelle, n’est-ce pas merveilleux? Vous n’êtes plus obligés d’aller au port écouter Homère, vous n’êtes plus obligés de fréquenter les tavernes des marins, vous n’êtes plus obligés de leur quémander le récit de leurs traversées. D’ailleurs ils ne vous parleraient que du bruit des machines, des écrans des machines, des piles de containers qui vous barrent du ciel et de la mer. D’ailleurs ils ne seront même plus dans les tavernes de marin ces marins car ils n’ont plus de temps pour vous parler. Ils font des rotations. Encore quelques pêcheurs. Encore quelques camionneurs. Mais de quoi vous parleraient-ils que vous ne connaissez déjà. Leur peur? La blague, ce n’est pas de la matière pour le philosophe.

Mais là maintenant, de son siège, le philosophe est au-dessus de la Terre, observe avec attention chaque partie et zoome sur lui se regardant. De son siège le philosophe est sur quelque astre et il suffit de bons capteurs pour qu’ils fassent l’effort de creuser, qu’il ressente l’humus de l’astéroïde, s’écarte brusquement pour échapper aux jets de ses gaz. Il lui suffit de lever la tête pour voir le firmament d’un autre monde; d’autres mondes.

Ne faut-il pas alors de nouveaux outils pour que ce siège du philosophe ne soit pas le point focal de toute expérience? Car déconnecté il lui faudra affronter la vie de tous les jours sur Terre. Mais c’est que je reviens des astres moi! Tu as le bonjour de Phoebus, j’ai senti le goût des terres lointaines, j’ai sur mon visage le souffle des planètes lointaines et mes oreilles sont pleines de leurs chants. Il n’est pas allé voir ceux qui ont vu en y allant. Le philosophe va voir et agir, il est de première main, il opère.

Opérant, il cherche les lignes de fracture, il trouve les liens qui rapprochent ce qui est éloigné, il montre des structures là où ne règne que l’indifférence. Il identifie ce qui est l’humanité et la sépare des bêtes. Et il apprend maintenant qu’aux temps anciens les plus jeunes de l’Univers, d’autres vivants ont pu exister. Et il ne le savait pas se croyant premier dans le seul monde possible pour le vie. Il existe donc une archéologie du vivant ailleurs que sur Terre.

Donc vers où orienter notre archéologie de nos connaissances?

A billion years philosophy 154

Par Michel Filippi

Les armées utilisent des logisticiens pour positionner en avant du front des ressources et, lorsqu’ils ne le peuvent, pour les faire suivre au plus près des combattants. Et ils fournissent, fournissent, à tout prix, à toute vie.

Lorsqu’ils sont en avant, les logisticiens suivent les routes suggérées par le stratège de terrain. Oseraient-ils placer des ressources là où elles ne sont pas attendues par avance? Ce serait comme construire une phrase faite de mots hasardeux, donner une machine à écrire à un singe en attendant qu’il fasse œuvre universelle. Et lorsqu’ils suivent les logisticiens cherchent à arriver au plus vite, au plus près, avec le maximum de ressources disponibles possibles en échappant à l’ennemi qui fera tout pour les empêcher. Alors ils inventeront des routes improbables.

Si le philosophe prépare des ressources pour les vivants qui s’installeront aux franges du Réel, est-il comme ceux qui précèdent un plan déjà formé ou qui suivent échappant aux embûches? Cela doit dépendre des tempéraments ou de l’occasion car il n’est pas certain que le philosophe soit nécessairement dans un lieu précis alors que se forme un nouveau monde. Mais ce qu’il fera indiquera le lieu où il se trouve et duquel il lui sera difficile, si ce n’est impossible, d’en sortir. A moins que l’aléas le rejoigne, alors il sera emporté et devra s’y faire à moins de se condamner à restaurer des frontières et symboles détruits, sans usage autre que celui accordé aux réemplois.

Je ne sais où je me trouve et je n’oserais rien affirmer de peur des lazzis.

Je sais que des producteurs de nourritures qui seront désormais célestes me précèdent ne laissant pas les corps dépérir, les dotant de ces cannes-à-pêche d’un prétendu philosophe chinois qui convoitait aussi l’éternité au mépris de la vie des autres. L’Orient rouge de ses doigts cueille les briques de vie qui voyagent. Et là-bas les lunes dansent. Et là-bas les Terres ont de double étoiles. Et là-bas la terre se lève et se craquelle suivant les marées, seule mobile dans un monde rigidifié. Et nous serons soulevés, étirés, contraints, par ces mêmes marées à moins de trouver la ligne du moindre effort, cette ligne de séparation que cherche l’anatomiste pour isoler les organes, trouver qui concourre aux fonctions éloignées du corps vivant. Il nous faudra être autre.

Pour aller là-bas nos bras doivent s’étendre au plus loin pour notre cerveau en conçoive sa profondeur, ce qu’est son lointain qui n’est plus ce proche éloigné ni ce dieu effarant. Il s’agit bien de notre Corps. Nous devons créer un Corps pour comprendre ce là-bas. Où alors ce là-bas restera un mirage. Ce qui est insaisissable.

Le philosophe doit se faire logisticien pour concevoir ce corps qui atteindra le lointain, le saisira et dont il pourra apprécier la profondeur, qu’il pourra donc connaître et qui ne sera plus une surface de projection, pour cesser de faire de ce lointain une toile de fond. Car même en y étant, là-bas ne sera que l’écran d’un spectacle s’il n’est pas saisi par les mains du cerveau de chacun. Le philosophe concepteur d’outils? Aussi, comme on le dit, on le décrit, ce qu’a décrit René Thom, l’outil qui naît pour résoudre un problème. Toute connaissance résulte de cette résolution d’un problème qui est toujours l’atteinte d’un lointain, l’accroche d’un corps à ce lointain, la construction du Corps nécessaire.

A billion years philosophy 153

Par Michel Filippi

Intimement nous croyons notre nature humaine partout la même dans le temps et l’espace. Si de nombreux écrivains ont décrit des voyages dans le temps, s’ils sont nombreux à faire l’hypothèse que les humains du futur seront différents de nous, bien peu ont pensé que ceux du passé nous étaient étrangers à moins de les représenter du côté de la bestialité.

C’est pourquoi la découverte stupéfiante de la grotte Chauvet a été bouleversante. Des humains d’il y a plus de trente mille ans dessinaient comme nous avons su ne le faire qu’à des époques modernes? Ces Hommes n’étaient donc pas des bêtes balbutiantes? De même l’indice de bestialité attribué aux Néandertaliens a disparu aussi en présence de ces évidences d’une population cultivée, abstraite, connaissant au sens presque scientifique son environnement et en usant.

Mais nous savons qu’ils n’étaient pas comme nous. Nous savons qu’ils étaient adaptés à un monde de faible ensoleillement. Nous croyons savoir qu’ils n’étaient pas capables de construire des réseaux d’exploration et d’échanges au lointain. Tout au moins aussi loin que nos ancêtres proches. Nous savons aussi que des philosophes grecs se sont servis des connaissances des marins et marchands pour expérimenter.

En allant aux franges du Réel, le lointain le plus parfait imaginable, nous devrons nous séparer des Hommes qui ne peuvent le penser, penser le réseau nécessaire et les échanges possibles. Notre cerveau actuel y suffira-t-il ou nous faudra-t-il profiter de quelques dysfonctionnements déjà présents pour utiliser tes capacités existantes à concevoir de manière inédite le lointain et les échanges là-bas? Par exemple, les savoir-faire des logisticiens actuels sont-ils intéressants pour le philosophe aux franges du Réel pour penser ce monde?

Pour penser comment y vivre, pour penser comment y aller ensemble, être ensemble. Un philosophe solitaire dans sa bibliothèque, dans son ermitage? De la blague, puisqu’il lui faut être au monde. Le savoir-faire des logisticiens de l’espace est déjà là et c’est là qu’il faut observer pour comprendre ce qu’il nous faut comme cerveau pour être dans l’au-delà du lointain, le subjuguer pour en tirer partie. Comment, vous philosophe, vous en êtes déjà à l’exploitation de l’étranger que vous ignorez? Les philosophes ne sont-ils pas nés là où existaient des esclaves? Est-il le moindre philosophe qui ait trouvé la nécessité d’exister dans un peuple où chacun présent est libre? Je n’en ai pas connaissance.

Non que le philosophe ait à penser la liberté mais bien parce qu’il doit penser la subsistance de ce qu’il est au milieu de tous, celle de tous au sein des autres, celle des autres dans le Réel qui ne veut rien, surtout pas tendre la main à ce qui de lui ne peut exister par lui-même sans devoir au reste ce qu’il est. Il n”y a pas de Providence mais bien exploitation de ce qui est par ce qui est. Et il nous faut en trouver les outils ou nous disparaissons. Voyez, vous qui croyez au philosophe assis dans les limbes. C’est un travail d’ingénieur avant même que l’ingénieur puisse s’installer devant ses plans, qu’il fait. Appelons philosophe qui se préoccupe des outils de notre survie qui n’existent pas encore, qui recherche les outils de notre cerveau pour interagir partout avec le Réel. Non que la philosophie soit des outils pour le cerveau, c’est une définition erronée. Le philosophe expérimentaliste fournit, comme le marchand, des outils qu’il a confectionné, ou seulement des esquisses, des prototypes, des pistes.

A billion years philosophy 152

Par Michel Filippi

Ce sont de mêmes mots qui décrivent pas avance l’expérience des humains dans l’OuterSpace que ceux utilisés pour décrire leurs expériences sur Terre. Il se peut aussi que l’organisation de leurs biens et de leur population paraissent reprendre le mode d’organisation de la Cité athénienne, à moins que ça ne soit celle des prisons du XIXème siècle. Il se peut bien que pour aller d’un lieu à un autre de l’OuterSpace on fasse appel à des géométries inédites qui permettront seules la construction des routes et des ponts entre eux. Ce sont là des modes terrestres ou plutôt des modes du vivant comme de mettre en culture son environnement et le transformer, tirer de lui de quoi se nourrir, s’habiller, s’abriter, procréer, survivre donc. Il se peut bien que la vie aux franges du Réel soit celle des Fugéens. Une vie précaire de très petites communautés ou même d’individus tirant leurs ressources du lieu, comme les Islandais mais plus isolés, sans Terre-mère vers laquelle se retourner. Ce n’est pas aux extrémités du monde que l’on est le plus nombreux et que l’on dispose de tout ce qui est nécessaire et même un surplus.

Mais aux extrémités du monde il se pourrait que nous soyons obligés de nous adapter d’une manière tellement inédite que notre cerveau peut en être transformé et que nous puissions transmettre cette transformation à nos descendants comme un acquis de nos gènes ou de notre culture. De petites imperfections permettant à des zones habituellement dédiées à des fonctionnalités connues de réaliser par les mêmes moyens d’autres compétences. Imaginons que le philosophe en soit l’un des porteurs ou l’un des protagonistes en constatant leur survenue chez d’autres que lui. Il voit alors le monde s’ouvrir à lui, en lui, peut-être pas pour lui mais pour les autres comme il a vu le gain de s’orienter sur Terre comme le font les marins, d’échanger entre Hommes ou entre humains comme le font les marchands mais pour d’autres objets, d’autres choses, que les biens manufacturés, les fortunes du sol et de la terre. Nous devons faire l’hypothèse d’un usage des humains à l’intérieur des groupes selon leurs compétences immédiates peut-être dues à de subtiles modifications de leur cerveau. Il semble bien que nombre de traits ont été sélectionnés par la survivance de leurs porteurs dans un environnement agressif. Cette sélection peut aussi survenir pour les capacités de cerveaux. On dit que dans les tribus de chasseurs-cueilleurs ceux et celles d’entre eux qui présentaient des troubles obsessionnels de la mémoire étaient utilisés pour mémoriser les parcours, les territoires, les lignées, tout ce qui est nécessaire à la survie du groupe et qui s’efface si facilement des mémoires individuelles. Mais nous avons su transformer cette capacité en compétences plus généralisées, en machines même. Nous savons observer et transformer, transporter ce qui était là en autre chose ailleurs. Pourvu que ces capacités ne nous soient pas retirées au lointain!

Des personnes dans le cerveau desquelles un anévrisme éclate perçoivent la disparition plus ou moins immédiates de compétences et n’arrivent plus à accéder aux capacités cérébrales les permettant. Pendant un instant elles se souviennent de ce qu’elles savaient faire et qu’elles ne savent plus avant d’arriver dans un monde normal, celui dans lequel la compétence ancienne n’a pas de place, ne laisse pas de traces. Nous aurions alors oublié ce qui nous faisait Hommes.

Devrions-nous ainsi un autre Homme ou ne faut-il rien oublier, mais rajouter encore et encore à l’existant le nouveau. Il se peut que faisant ainsi nous ne devenions en rien l’Homme nouveau nécessaire pour ce monde lointain. Nous serions juste l’Homme ancien surchargé.

A billion years philosophy 151

Par Michel Filippi

Lorsque le philosophe sera aux franges du Réel, il y sera avec ce qu’il aura emporté. Il n’y va pas en comptant se retourner vers les bibliothèques et banques de données sur Terre. Bien sûr, nous le savons, un web de l’espace est possible et se fera. Et avec le temps il s’améliorera de manière telle qu’il ne coûtera rien de transférer des bibliothèques d’un bout à l’autre de l’Univers.

Nous savons, les guerres de libération du XXème siècle nous l’ont montré, que des sciences établies peuvent être rejetées par les anciens colonisés car montrant prétendument la volonté de l’ancien opprimant sur les opprimés. Les mondes communiste et nazi de ce même siècle a aussi montré l’émergence, la constitution de sciences fondées dans une idéologie, proches en cela des liens que le Droit et la Philosophie ont tissé avec des religions.

Ce n’est même pas parier que d’affirmer qu’aux franges du Réel des sciences seront rejetées car venues de la Terre tandis que d’autres se constitueront en lien avec les idéologies nées à ces franges ou avec les religions qui s’y implanteront et s’y transformeront.

Vous me direz que ces sciences ne sont que prétendues puisqu’il s’agit de ces connaissances qui ne sont pas en lien avec le Réel mais avec l’humeur de l’humain. Vous me direz que les gens, les Nations, les Etats, ne sont pas fous et conservent, usent et développent les sciences les plus certaines car elles leur permettent de vivre et survivre au mieux. Elles sont nécessaires à la différence des autres. Pourtant, j’objecterai facilement que la médecine, science des plus utiles bien que pleine d’incertitudes, peut être rejetée par nombre de gens, des millions, pour des raisons variées. L’art de l’espace, depuis l’astrophysique jusqu’à l’envoi de vivants dans l’espace au lointain, peut aussi disparaître. Aucune science ne peut tenir face à la volonté de certains Etats, certaines Nations, certaines gens. Si ça na pas tenu ici, cela ne tiendra pas là-bas. Bien sûr ici les sciences qui permettent encore de se nourrir, de s’abriter, sont maintenues mais parfois juste à la limite du savoir-faire ancestral idéalisé pour que rien d’étranger n’entre en lui.

Là-bas peut se constituer un savoir-faire ancestral, de l’époque de la Fondation. Ce savoir-faire sera la manifestation de l’interaction certaine, continue, du Réel du vivant et du Réel de la nature. Et cela servira de matière au philosophe expérimentaliste. Il verra les mineurs de l’espace au travail ou remonter de leur séjour sur les astéroïdes. Il verra le travail des agriculteurs de l’OuterSpace avec leurs machines cueillant les éléments de vie présents partout et les assemblant pour en faire NOTRE nourriture. Il verra des navigateurs et des explorateurs à moins que ne se finisse la civilisation des humains là, dans des îlots perdus, incapables de croître et de produire ce qui leur est nécessaire pour vivre et quitter les lieux assignés par les navires stellaires venus de la Terre. Mais cette mort interdira-t-elle au philosophe d’expérimenter et de tenter de faire connaître ce qu’il aura ainsi conçu? Il essaiera toutes les bouteilles possibles pour le faire. Il essaiera de les envoyer dans tous les courants de l’OuterSpace pour qu’un jour, comme un fossile, une épave de quelque naufrage, ce qu’il a conçu soit retrouvé, déchiffré, reconstruit. A moins qu’un ignorant ne la détruise ou, heureusement, s’en serve pour caler quelques clôtures, confectionner un marchepied.

Il faut bien espérer que là-bas, au loin de la durée et des distances, l’expérience sera différente et que nous rencontrerons le Réel de la nature d’une manière impossible sur la Terre.

A billion years philosophy 150

Par Michel Filippi

Il se peut bien que des “concepts” aient cette puissance entraînante tout en étant d’abord invisible. Ils seront ensuite nommés. Mais toutes les risées, toutes les envolées, individuelles et collectives, sont-elles l’annonce de concepts, l’annonce des dynamiques saisies du Réel?

Quel que soit l’effort des philosophes, le test de la dynamique, de la mise en mouvement, ne peut se faire que par l’examen d’un Homme. Cependant, nombre de chercheurs s’interrogent sur la saisie de ce genre de dynamiques par d’autres primates ou d’autres vivants. S’agit-il d’un état des cerveaux de ces animaux, indépendamment de toute interaction avec le reste du Réel?

Ou bien, l’installation en eux d’une partie du Réel à la suite de leur vie, de leur interaction avec lui? Lorsque l’on voit chez les chimpanzés ou des bonobos agir selon ce qui nous semble être un concept moral, est-ce un état autonome de leur cerveau, une conséquence de l’interaction de leurs cerveaux ou de l’interaction de ces cerveaux avec la sauvagerie du Réel?

Dans tous les cas il est vrai, il s’agit d’une propriété du Réel mais plus ou moins localisée, susceptible d’être désignée comme psychologique. Et nous savons qu’en employant ce terme nous allons vers l’esprit comme catégorie indépendante séparée même du Réel physique ou plutôt séparant le Réel de la nature en deux formes, l’une dite physique l’autre spirituelle, non matérialiste. Mais pour ma part ce serait non-matérialiste, vous savez que je suis un matérialiste forcené.

Il est bien possible que l’impact du Réel sur nos cerveaux parties du Réel génère en eux des états autonomes, suffisamment autonomes pour nous apparaître sans matière, sans origine sur Terre affirmée, et que nous appelons esprits. Autonomes ils prennent le contrôle d’autres parties de nous, de notre corps, du corps des autres, et nous entraînent seul ou avec les autres à faire des choses auparavant inconnues. Ces esprits en nous peuvent nous apparaître comme lointains, leur conscience, leurs connaissances, nous paraissant venir d’ailleurs, par une autre voie, d’une autre voix. Alors un concept est-il le créateur d’un esprit? Un esprit vif, puissant, entraînant qui devient par la suite un outil pour soulever des pans du monde, du Réel, jusqu’à ce que, usé, il ne soulève plus rien, à moins qu’il ne soit devenu un fétiche à collectionner dans de belles armoires? Cet esprit est bien capable d’attraper tout ce qui est disponible dans l’espace de nos mots, de nos grammaires, syntaxes et sons pour assembler, découper et assembler, jusqu’à ce que ça fonctionne, c’est-à-dire attrape des parties plus ou moins lointaines du Réel avec certitude. Quelle différence d’avec un symbole alors? Question déjà posée.

Aux franges du Réel je viendrai avec mon langage tel qu’il était dans le monde premier, je le confronterai au Réel là-bas et ils se casseront la gueule l’un l’autre pour pouvoir s’adapter, pour que je puisse articuler ce Réel lointain devenu proche, pour qu’il puisse m’articuler, étranger devenu habitant, décidé à rester là car il n’est plus possible d’aller ailleurs, de m’en retourner. Quelles raisons pour m’en retourner? La faim? J’ai apporté avec moi les machines pour cueillir les composants nécessaires pour former mon eau et ma nourriture? Le bris des machines?

Ah, ça, j’espère avoir été assez malin pour les fabriquer ici de telle façon que je puisse les réparer là-bas, comme mes connaissances, mes pratiques.

A billion years philosophy 149

Par Michel Filippi

En allant aux franges du Réel, le philosophe presque sans conscience, arrive en un lieu inconnu en ayant conservé intacte sa langue première. Il nommera comme nombre de colons l’inconnu par le connu, il reconnaîtra la rose quelle qu’en soit la matière. Il y aura un ciel et un soleil, une lune et des étoiles qu’importe si le ciel est noir, le soleil lointain.

Il est possible de détecter ainsi les nouveaux venus. Celui qui nomme de manière exacte ce qui est là et pas avec des mots d’emprunt est le premier et en quelque sorte le légitime propriétaire. Mais à partir de quel moment les mots ne sont plus d’emprunt lorsqu’ils ont émergé là et n’ont pas de passé? Alors même l’Homme qui a émergé là et qui n’a pas de passé serait plus légitime que celui qui est venu et a emprunté son devenir à son passé?

Mais nous parlons de mot, de construit de circonstance et non de génétique. Mais l’Homme sans passé est bien un Homme de circonstance? NON, car il a une génétique qui lui sert de passé. Et le mot, ce premier mot est-il sans passé? Bien sûr que non, il n’a pas été dit, pas prononcé auparavant mais il est toujours d’emprunt pour être de circonstance. Mais personne n’a pu démontrer que cet Homme sans passé était un Homme de circonstance, produit pour ce seul monde, ses seules conditions, pour le noter et le dénoter. Pourtant, pourtant, sur le temps long, n’existe-t-il pas des types sélectionnés par les circonstances ? Les Sibériens ne sont pas nés comme ça et l’Homme de Neandertal n’a pas eu ses yeux aux gros globes en sortant comme ça du vagin de sa mère aux yeux vagues ?

Si le mot neuf est celui sans passé, sans histoire et construit pour la circonstance et que l’Homme sans passé ne peut être neuf et de circonstance qu’en ayant eu un passé, alors le mot neuf et de circonstance n’est pas le produit d’un Homme de circonstance.

Aux franges du Réel je produirais les mots nouveaux tant que je ne serai pas le philosophe de circonstance, tant que je n’aurai pas de passé et donc pas d’histoire. Un philosophe étranger, partout étranger. Le philosophe doit-il rester étranger à ce qu’il explore pour pouvoir le nommer? Ne doit-il avoir aucune empathie pour le distinguer et lui donner le nom qui sera le sien?

C’est bien ce que nous avions décrit dans des pages précédentes, la clôture intime, parfaite, nécessaire pour connaître la présence de l’Autre, le refus de lui accorder par avance quelque part de nos connaissances, le refus de l’intimité. C’est Camus qui avait raison? Mais alors nous ne pouvons pas édicter ce que nous appelons des concepts pour démontrer que nous avons découvert de l’inconnu. Nous devons apporter des mots, des signes, des gestes, qui vont montrer que nous saisissons quelque chose qui, auparavant, nous échappait. Un peu comme une ligne, une nasse, qui bougent ou qui pèsent, montrant alors que l’onde sombre masque ce qui est encore loin que nous avons saisi.

Cette saisie doit fonctionner comme dans ces cartoons, dans ces dessins animés, ces récits fantastiques, en tirant le philosophe, en l’entraînant à son corps défendant vers des lieux inconnus, en le secouant, le noyant, en se retournant contre lui pour le mordre jusqu’à ce que la ligne casse, la nasse soit détruite, que tout reste à faire pour que la saisie soit certaine. Il doit y avoir une incertitude qui manifeste la dynamique de la proie car, sans dynamique, ce qui est pris n’est en rien du Réel.

A billion years philosophy 148

Par Michel Filippi

Car l’énoncé du philosophe quel est-il? Une pure création? La nomination, la désignation de ce qui n’est pas encore là, la construction de ce qui n’existera pas s’il n’est pas construit? Ou au contraire la désignation, la nomination de ce qui est tapi dans l’ombre du Réel?

"C’est comme je veux!", quelle réponse. S’il en est ainsi le philosophe est un fabricant prenant de ci, de là, ce qui lui convient pour forger ce qui lui convient et qu’il va mettre sur le marché. Un marché quelconque sur lequel il poussera le produit pour le vendre au mieux. A moins qu’il ne le solde. Et chacun en usera à moins de le poser sur un napperon et sur sa télé, sa cheminée ou plus mode, bien désigné, en la matière qu’il faut, ce produit rejoindra l’expo qui permet de montrer que nous avons du goût et sommes in. Pourquoi pas, la mode est faite de suiveurs et d’ouvreurs et un objet qualifié de philosophique ne peut échapper à la tragédie de tous les produits et objets. Mais peut-être qu’un tel produit fonctionne comme un téléphone, un télescope, une mitrailleuse, un bateau de guerre ou une passoire, un médicament ou je ne sais quoi d’autres comme cet engin de science-fiction fait de rebut d’un dépotoir qu’un autiste cherche et assemble jusqu’à trouver la pièce ultime et qui fait fonctionner le tout. Mais le plus souvent, une fois l’effet obtenu comme dans le récit romanesque où le fou démonte la machine qu’il a assemblée et qui fonctionnait, le philosophe qui a affirmé que son produit marche, fonctionne, nous laisse en dépôt que le dépotoir bien rangé ou l’engin sans sa pièce ultime, le philosophe qui faisait que ça marche.

Qu’un énonce produit par un philosophe comme œuvre philosophique puisse être un produit et se comporte comme un produit de l’industrie, cela est aisé à démontrer. C’est un construit, rien de ce qui le compose n’est étranger au langage et ce construit se positionne dans une courbe de la Valeur, courbe pouvant représenter à la fois l’état du produit, le coût pour l’obtenir, la façon de le produire et son impact chez les acheteurs. Si l’on observe ces produits philosophiques selon le temps, nous les voyons descendre cette courbe jusqu’à devenir des banalités. L’objet se dégrade. Et lorsqu’ils apparaissent à nouveau comme des nouveautés (haut de la courbe) c’est soit lors d’une tentative de restauration soit en étant un autre objet. Ici il fonctionne à nouveau mais d’une autre façon et là il n’a aucun autre fonctionnement que de coûter sans produire un effet.

Il est difficile alors d’admettre que de tels énoncés désignent une partie du Réel philosophique bien que nous ne puissions nier a priori qu’ils ont attrapé quelque chose de ce Réel comme le fait par exemple un avion, de métal ou de papier. Si l’énoncé philosophique décrit une part de la Philosophie comme Réel, son comportement est différent. Même s’il peut être placé sur une courbe de la Valeur son accès à la banalité n’est lié qu’à sa diffusion, son apprentissage et non à la dégradation de sa valeur. Il étend dans l’espace des humains et dans leur temps son domaine de validité, limité par la perfection de son identité au Réel philosophique. L’énoncé reste une copie.

La Philosophie comme domaine est-elle composée de tels produits que l’on retrouvera assurément si nous les perdons, construits d’une autre manière peut-être mais désignant de mêmes parties? Bien sûr, il y en plein et qui ont rejoint le domaine des Mathématiques, ou de la Psychologie. Je ne prendrais pas l’exemple de l’Economie qui n’est qu’une science d’objets construits et de leurs comportements. Mais pourquoi parler de ça en allant aux franges du Réel?

A billion years philosophy 147

Par Michel Filippi

Tant que nous ne rencontrerons pas de nouvelles singularités du Réel philosophique, pas de mot, pas de nom, pas de langage. Et ne venez pas me dire que le mot il suffit de l’inventer et le désigner comme concept! Beurk.

C’est d’abord là, ça se sent, ça se perçoit, et je ne vous dis comment cela se perçoit et se sent mais je peux bien vous dire qu’il ne s’agit ni d’une révélation ni d’un effet de manche pour en tirer quelques cartes biseautées. Et rien du vocabulaire, de la construction syntaxique, de la grammaire, ne permet de nommer ce qui est senti, perçu. Il nous faut inventer des manières de nommer qui vont excéder notre langage et l’étendre vers des prises inconnues.

Comme le montre les robots l’extension du langage est possible par l’interaction nécessaire pour résoudre des problèmes. Il faut donc un comportement coopératif et posséder une phonation qui va réciproquement s’accommoder. Il nous faut donc être dans une relation d’implication réciproque. Ce qui ne permet pas à la philosophie d’exister comme science. Si le Réel philosophique existe, bien que nous le découvrions là où se trouve le vivant qui recouvre le Réel de la nature par sa propre connaissance, ses modèles, il est indifférent à notre langage. Même si il “parle”, il ne devrait pas “parler” d’une manière différente dans le temps de notre présence. Seul notre langage à son sujet change ce qui signifierait que nous arrivons à le copier, à l’enregistrer, de mieux en mieux, au plus proche, jusqu’à arriver à le recouvrir à l’identique comme une copie 1/1.

Le langage de la philosophie comme Réel ne peut changer mais ce que nous en disons évolue, se modifie, s’efface, mais nous devrions apercevoir un paysage ou des paysages selon la profondeur utilisée. Il se pourrait qu’existe une profondeur de la philosophie comme il en existe une pour la physique ou les mathématiques, sans que cela veuille dire que nous allons remonter jusqu’aux briques élémentaires de la philosophie.

Lorsque quelqu’un comme Roger Penrose affirme, à bon droit, que nous pouvons détecter dans le cerveau du vivant une activité quantique et que cette activité relie le vivant, ou pour le moins son cerveau, à ce qui constitue les fondations du Réel de la nature, il affirme que nous ne sommes pas apparus après coup. Nous ne sommes pas de seconde main. Ce que nous appelons philosophie existe donc du côté de la nature et pour l’instant nous la trouvons plus facilement en nous qu’ailleurs. La philosophie reste un outil de pensée, un outil pour l’esprit, une œuvre du cerveau pour l’humain.

Il faut bien le travail d’un Terence Blake pour nous y retrouver et distinguer là où nous sommes, là où les autres sont, leurs erreurs et les nôtres car il est tellement facile d’être ailleurs, de parler de n’importe quoi et de faire semblant.

La démonstration de l’approfondissement de la philosophie par la production de concepts n’est donc pas le meilleur moyen pour affirmer que nous décrivons de mieux en mieux le Réel philosophique. Ce n’est même pas une façon de désigner qui est un philosophe, un philosophe expérimentaliste. Les seuls critères qui sont à peu près universels sont la compréhension, la possibilité d’agir et celle de fournir une copie opérationnelle de ce qui a été compris. Donc décrit comme parties, forme et dynamique. Le fin du fin est d’arriver à maîtriser la dynamique et en user pour soi et les autres.

A billion years philosophy 146

Par Michel Filippi

Se donner comme point d’appui les étoiles, d’autres planètes, d’autres lunes, n’est pas chercher le “point de vue de Sirius”, le regard d’un Martien ou se mettre sous le jugement d’une entité lointaine incarnée dans les astres, c’est pouvoir explorer la philosophie sur Terre à partir d’une expérience vécue qui n’a pas eu lieu sur Terre. Je me contenterais même d’avoir l’expérience d’une navette juste au-dessus du ciel.

Le philosophe, comme expérimentaliste, utilise des dispositifs d’observation qui ont toujours en quelque sorte les pieds sur Terre car malgré ses efforts le philosophe ne peut avoir un langage symbolique apparemment insensible à cet appui et l’expérience que l’humain peut avoir du Réel là.

Autrement toutes les histoires tendant à démontrer que telle ou telle philosophie doit à l’apport de l’étranger qui n’a pu penser ce qu’il pense que parce qu’il était et vient d’un autre monde, même la moindre hypothèse quant à la possibilité de construire un monde nouveau par un pari, et toutes les histoires qui leur ressemblent, ne peuvent être justifiées. Ce sont des histoires dans le sens le plus trivial du terme. Elles ne désignent pas ce qui s’est passé, ce sont des racontars construits sur des illusions.

Toutes les philosophies ne seraient que des jeux de langages dont la variété ne dépend que des degrés de liberté de ces langages, une activité combinatoire aux règles possiblement inchangées. A moins que ce soit du côté de l’évolution de ces règles, de leur constitution, de leur changement, remplacement, usages variés, que serait située la philosophie comme pratique et comme science.

Nous devons avoir ce doute puisque le philosophe est jugé sur son écriture. Mais si le travail du philosophe même expérimentaliste est écriture, écriture d’un langage, il est aussi prononciation, énonciation de ce langage. Or un langage est-il fini, est-il indépendant du Réel auquel il est confronté et des expériences que vivent ses locuteurs, ses scripteurs? Les documents archéologiques répondent par la négative excepté pour des langages formels dont on ne sort que par l’invention d’un autre langage formel. Les langages ne sont pas des bulles azurées sans origine et sans matière constitutive. Ils ont des liens importants avec les capacités langagières des cerveaux des vivants et les expériences vécues par eux.

Ils ont des liens importants avec les cerveaux électroniques des robots coopératifs et de leurs expériences. Si ces robots qui génèrent des langages sans langages a priori implantés en eux ont comme expérience un autre monde que la Terre, généreront-ils de mêmes langages ou seront-ils d’une étrange nouveauté?

Nous philosophes, sommes-nous prêts à faire le test et en accepter les résultats? Si ce sont de mêmes langages alors nous devons accepter de construire de nouveaux outils pour rendre compte de la philosophie comme Réel. Quitte à faire des emprunts mais non pas parler un autre langage pour jouer à l’étrange. Mais comment alors être certains que nous rapportons bien des découvertes et non que nous produisons un bavardage plus ou moins bien masqué?

Va-t-on kharamer ou est-ce khlass? L philosophe tient-il un salabre comme ses ancêtres le firent?

A billion years philosophy 145

Par Michel Filippi

Les migrations et le retour “à la différence” se font, discret écoulement ou violence de l’emportement. Il faudrait que la frontière, la limite soit étanche par toutes ses faces et dans toutes ses directions, qu’elle soit la même pour le lointain et pour qui, quoi, est présent. Et c’est donc là un autre test, mais test de ce lointain comme colonisable, il envoie des émissaires de différents aspects.

Certains d’entre nous les ont remarqués et ont voulu les utiliser en les chevauchant, en embarquant sur leurs transports comme des clandestins ou des héros. Pour y aller, y aller de toutes les manières possibles, par tous les moyens donc, au prix de toutes les ruses. Nous devons les honorer même obscurs et même oubliés. Et nous devons savoir, faire savoir, à chacun, si nous y sommes allés là-bas et comment nous en sommes revenus retournés. Nous aimions les récits des voyageurs bien que ne les privant pas trop de nos caillasses et quolibets lorsque leurs récits sont inacceptables, leur apparence trop insupportable. A mort, à mort l’étranger!

C’est qu’ils nous apportent des choses étranges que l’on ne peut sentir. Il paraît qu’ainsi Saint-Exupéry aurait décrit les machines, je pense d’une manière affectueuse, leur pouvoir de faire apparaître là ce qui n’est pas là. Il avait de qui tenir réparant les dégâts de ceux qui étaient venus de l’au-delà.

Il nous faut repérer, recenser, interroger, ceux qui viennent, ce qui vient comme les astronomes étudient les météores pour découvrir quelques messages de ce lointain, messages qui ne peuvent être que ses déchets, ce qui, à sa limite, peut facilement être perdu, décroché par la violence d’une migration étrange. Ce là-bas, ce lointain, a donc laissé aussi en nous comme des météorites de ce qu’il paraît être.

Et nous trouvons ces traces du lointain comme dans chaque ville, dans chaque pays, dans les Marches, les faubourgs, dans les zones intermédiaires, à moins qu’elles ne soient parquées avant expulsion.

L’expérimentation philosophique se fait donc au moins de deux façons lorsqu’il s’agit de débarrasser la philosophie de la Terre comme sol, lieu d’appui, point d’articulation. Suivre les machines dans l’espace et enquêter sur les traces du lointain en nous. Montrant ainsi que nous sommes déjà des étrangers, des aliens. Nous, les vivants, ne sommes pas fermés, étanches et confinés dans les limites de notre monde. Notre corps sensible excède ces limites, est à l’écoute et accueille même sans volonté comme une rive ce que le ressac a apporté.

Nous pouvons toujours nous battre pour savoir quel est le meilleur ordre pour notre monde, la manière excellente d’y rester et les mesures propitiatoires nécessaires. Mais déjà nous sommes en dehors de lui quelle que soit notre volonté. Puisque les scarabées usent des étoiles pour s’orienter, puisque nous usons des planètes et des étoiles pour nous orienter et nous organiser, puisque nous sommes sensible à la lune, il n’existe aucune raison que nous ne puissions nous orienter grâce à d’autres étoiles, nous organiser selon d’autres planètes et être sensibles à d’autres lunes. Il existe aucune raison que nous ne puissions prendre appui sur n’importe quelle étoile, planète et lune, pour agir, penser, découvrir ce qu’est l’humanité. Ce sont eux qui sont le gage, l’insigne de notre liberté.

A billion years philosophy 144

Par Michel Filippi

Est-ce que cet univers plat, sans bord et infini est compatible avec une hypothèse qui nous affirme que nous sommes dans la projection d’un monde d’une complexité dimensionnelle plus grande?

Cela dépend où et d’où nous regardons. Nous connaissons des formes qui nous paraissent sans bord dans une direction au moins comme l’anneau de Moebius et dans toutes les directions comme une sphère. Mais là, à est-ce un sans-bord comme la suite des nombres et si nous “sortons” le nombre suivant des seules capacités des chiffres arabes et de notre manière de les énoncer, ou bien que ce tirage soit indépendant des chiffres et de leur énonciation, sommes-nous les constructeurs du Réel? Sommes-nous la partie du Réel qui génère la suite du Réel comme nous le faisons déjà par nos artifices?

Si nous vivons dans un monde qui est le reflet d’un autre sommes-nous aussi le reflet de ce qui serait dans ce monde? C’est un peu ce que sous-entend les notions d’objet transcendantal, de Générique, de Chose. Mais nous pourrions provenir d’un ailleurs comme si nous étions dans la salle panoramique d’un vaisseau intergalactique. Il y a quelques années, décrivant le fonctionnement de la Scène esthétique, nous avions émis l’hypothèse de notre analogie comportementale avec la mouche, les limites que nous rencontrons sans les reconnaître pour ce qu’elles sont, sont la surface d’une vitre que nous éprouvons bien que nous voyons au loin. Nous voulons aller droit-devant sans pouvoir nous rendre compte que la fenêtre est ouverte ou fermée, qu’il existe un détour de l’obstacle. C’est ici que finit notre monde et nous mourrons desséchés à son bord.

Mais nous voyons les étoiles se mouvoir, nous en suivons le déplacement comme d’autres animaux que nous le font et nous nous faisons voir par elles pour nous déplacer. Et chaque limite qui nous faisait mourir à son bord a été franchie, inexorablement, méthodiquement. Chaque expédition dont nous avons connu la réussite nous a légué ses outils. Et nous les utilisons comme nous le pouvons, comme nous le voulons.

La problématique est donc toujours sous la même forme. Nous – le vivant – percevons un lointain que nous ne pouvons pas atteindre sans devoir sortir de notre place. A l’instant où nous voulons sortir, nous nous heurtons à une frontière invisible mais sensible. Nous la sentons, nous la ressentons et cette affection nous fait souffrir. Et alors nous travaillons à trouver des moyens pour outrepasser cette limite jusqu’à ce que nous puissions affirmer sans aucune ambiguïté, nous y sommes là-bas! Nous en revenons pour le faire savoir ou non. Nous envoyons des messages pour le faire savoir ou non. Mais nous pouvons nous tromper, volontairement ou par le fait d’une illusion. Nous avons inventé un test pour ce passage, le peuplement. Le deuxième test est la capacité de ce peuplement à générer un autre monde, une culture, une façon inédite de comprendre, de penser. Le troisième test est le partage et donc la diffusion qui est une autre forme de peuplement.

Le peuplement se voit. Il se voit par le dépeuplement, la mise en mouvement, le passage et la disparition au lointain de ce qui était nous, et le non-retour sous la même forme. Le retour est manifesté par une transformation, ce n’est plus le même.

Combien de “ce n’est plus le même” sommes-nous déjà dans ce monde qui se croit clos?

A billion years philosophy 143

Par Michel Filippi

Ce que l’on sait des expéditions des temps anciens est qu’elles étaient préparées, structurées pour que les différents métiers, savoir-faire, nécessaires à la survie soient immédiatement disponibles. On sait que nombre d’auteurs ont imaginé des solutions merveilleuses pour parfaire le viatique lorsque les circonstances l’avaient rendu indisponible.

Nous savons aussi que nombre de migrants, sans espoir de retour car ils seraient migrateurs, y sont allés sans autre compétence, savoir-faire, que ce qu’ils avaient déjà avec eux, espérant qu’ils seront utiles ou qu’ils pourront user du seul viatique commun à tous les vivants, la compétence à s’adapter à ce qui n’est pas leur monde premier.

Il semble en examinant l’histoire du vivant, que la richesse des connaissances soit liée à trois facteurs, la nécessité de s’adapter à un monde autre, l’échange “au long cours” avec le monde premier ou d’autres mondes créés ou se créant, l’existence d’un viatique qui, comme une plante apportée, devra s’adapter aux circonstances, à l’environnement, pour être fécond et sauver son porteur de la mort ou de la damnation. Je rajouterai un quatrième facteur, la certitude pour le migrant de créer un nouveau monde et non de prolonger l’ancien de sa venue.

Il n’est donc pas étonnant que l’on propose actuellement des voyages sans retour pour Mars ou pour l’une des lunes d’une autre planète. Ici le voyage est assuré de la mort, il s’agit d’y aller pour connaître et faire connaître sans rien espérer. Là l’espoir de construire un nouveau monde est possible, affirmé comme le firent nombre d’entrepreneurs de colonisation, espéré. Enfin nous avons ceux qui veulent y aller comme des corsaires, capturer les richesses errantes et les rapporter. On sait que ceux-là ne resteront là-bas que s’ils trouvent l’occasion de construire de nouveaux ports plus pratiques, plus aptes à leurs affaires et qu’ils y resteront pourvu que leur puissance y soit reconnue et soit reconnue en retour lorsque, par le corps, par le texte, ils reviendront.

C’est une autre histoire que d’envoyer là-bas de seuls robots bien que leurs épaves puissent constituer un viatique lorsque nous irons là-bas. Nous pourrions expédier des machines philosophiques robotiques. Mais nous le faisons bien déjà puisque ces machines sont humaines portant en elles notre modèle du monde, notre modèle du vivant, notre modèle de sa vie et de sa survie. Et en retour, lorsque ces machines réelles interfèrent avec le Réel là-bas en ses franges c’est un peu comme si nous déjà y soyons mêlés, c’est un peu une façon d’explorer le Réel philosophique tel qu’il est là-bas sans que cette expérience passe nécessairement par le corps du philosophe. Nous savons que ces machines entendent le son des sphères pourvu qu’elles soient équipées des bons outils de la sensibilité. Elles se mettent en accord avec les sensibiliae là-bas car ils affectent leur comportement. Mais peuvent-ils y construire, avec elles, une scène? Il leur faudrait moins de résistance, moins de connaissances? Quelle nécessité cette construction? Mais pour apprendre, apprendre, ce qui veut dire être enrichi par ce là-bas, être transformé comme nouveauté et non rester ce que nous sommes, ce qu’est la machine, un produit de la Terre, l’enfant d’une civilisation millénaire qui ne connaissait que ça, la Terre et son horizon ultime.

Car ce que nous savons maintenant est que l’Univers est infini et sans bord et nous ne savons pas ce que cela veut dire.

A billion years philosophy 142

Par Michel Filippi

Si nous rendons les machines philosophiques autonomes, si nous ne perdons pas de temps à les incorporer dans le cerveau de chacun comme habitudes orginelles, nous serions vides de sens, des zombis s’accouplant comme il leur plaît sans que rien ne change de leur nature. Nous ne posséderions rien que cette faculté d’accouplement, rien qui ne soit à nous pour être au monde. C’est ce qui nous est promis, un retour à la barbarie, à des cerveaux balbutiants tentant de retenir des bribes inefficaces de ce qui n’est plus appris mais agi. Prédiction terrible, destin funeste, mal qui ronge nos sociétés nous dit-on, lorsque est évoqué comme miracle futur l’Homme des sociétés primitives, conscient, maître de son destin puisque pleinement connaissant et indépendant puisque portant sa connaissance en lui. Rappelons aux doux rêveurs que ces sociétés primitives n’ont pu survivre qu’en générant et acceptant plus ou moins bien la diversité des connaissances par des individus différents, métiers, castes, statuts, engrammés, incarnés, conservés coûte que coûte par différents artifices, comme le sont les nourritures. Est-ce un bien pour chaque humain? N’existe-t-il pas une jubilation à connaître le monde, l’Univers, le Réel, par des modes simultanément différents? N’y aurait-il pas une plénitude de sens ou de signification si à chaque fois je pouvais sentir le Réel par des voies différentes, des outils sans ressemblance, des structures de représentation, d’énonciation, incommensurables? Il suffirait que mon cerveau soit entraîné de cette manière qui me permet lorsque je regarde une carte pour m’orienter de me percevoir ici avec mon entourage proche et lointain, de me placer là-bas sans y être allé et me voir là où je suis ou ne pas me voir conscient de l’obstacle qui d’ici m’est imperceptible. Ce que je fais pour m’orienter dans le paysage de la Terre, ne puis-je le faire pour m’orienter dans le paysage du Réel? Qui connaît le bonheur, se promenant dans une ville, de percevoir simultanément ce qu’elle est là, ce qu’elle a été là, ce qu’elle pourrait être là, dans un mélange de sons, d’odeurs, de sensibles, que mon cerveau saura classer selon l’utilité, selon le proche et le lointain, le nécessaire et le peu d’importance, jusqu’à espérer pouvoir commander du vin à ce marchand gallo-romain, manger une tourte de Pâques, tout en sachant qu’il est aussi là? Il en est de même pour toute connaissance pour toute façon d’articuler le Réel, de se mouvoir en lui par des outils philosophiques. Je n’ai pas besoin de les apprendre, il me suffit de vivre leurs effets et d’en avoir conscience, tout en sachant que je suis là.

Lorsque je serai aux franges du Réel, je pourrais me servir des machines philosophiques embarquées, muettes pendant le trajet pour travailler cette portion du Réel qui m’accueille pour son propre compte et sans espérer des moissons anciennes. Comme un paysan, un agriculteur venu avec ses instruments et rien d’autres de son ancien monde. Et il lui faudra bien fabriquer, bricoler, de nouveaux adaptés aux terres nouvelles. Toutes les machines philosophiques ne sont pas des universelles et ne permettent pas toutes les cultures possibles dans tous les lieux du Réel. Il s’agit bien de ces cultures qui nous donnent nourriture et non de ce relativisme qui nous fait dire qu’à chaque culture ses outils de l’esprit. C’est bien leur droit! Connaître c’est manger, manger ce qui est là et pas ailleurs. Transformer ce qui n’est pas mangeable, se transformer pour manger ce qui ne peut être changé. Et comme nous serons aux franges du Réel avec des machines apparemment non-philosophiques il nous faudra manger grâce à elles et sans recours. Alors nous avons besoin que chacun sache y faire ne pouvant savoir par avance qui sera le meilleur connaisseur, le meilleur des agriculteurs, le meilleur des trouveurs de nourritures vitales, le mieux à même de se transformer pour connaître là sans s’appuyer sur la Terre.