La Cuisine des Editions LEXEMPLAIRE

Parce qu'être exemplaire est toujours un peu révolutionnaire. Parce que si l'exemple est unique, il a toujours vocation à devenir multiple...

Alors les textes publiés sous l'égide de la maison partagent un même objectif : augmenter le présent.

La "cuisine" en est l'espace naturel d'expérimentations, qu'il s'agisse de nourrir des textes futurs, ou simplement d'en partager quelques ingrédients qui ne se retrouveront pas nécessairement dans les plats.

Des simulacres 2

Par Michel Filippi

Par cet étrange hasard que chérissent tous les chercheurs, trois notes du critique littéraire Juan Asensio viennent croiser mes préoccupations applicatives. L’une dernière à propos du “Maître du Haut Château” de Philip. K. Dick; les deux autres étant “Thomas Münzer, Jacob Taubes et le sourd grondement d’une inéluctable catastrophe” etant “Le signe secret entre Carl Schmitt et Jacob Taubes”. Pour Jacob Taubes ma connaissance est de seconde main à la différence de celle que j’ai pour Philip. K. Dick bien qu’elle ne soit pas décisive.

Toute ce que je connais de l’œuvre de science-fiction du Maître me paraît basée sur deux propriétés du cerveau accessibles de façon habituelle, usuelle, par certains et sans le moindre recours à une quelconque prothèse. La première maintient ou non une distinction, une barrière entre ce qui est extérieur à l’organe et ce qui est intérieur, barrière qui résiste même chez de nombreux délirants psychiatriques qui peuvent vous dire clairement la différence entre leurs hallucinations et l’environnement. Cette barrière n’est pas la seule existant dans les organismes vivants bien qu’elles ne soient pas partout exactement les mêmes. L’autre propriété réside dans la capacité, la compétence, à percevoir l’environnement sous la forme disons d’un feuilletage, chaque feuillet formant un monde en soi, plus ou moins bien connecté à ceux qui le précèdent ou le suivent; chaque feuillet non plan disposant le proche et le lointain selon des raisons qui diffèrent, donnant formes et aspects particuliers à cet environnement. Environnement n’est pas ici l’extérieur mais bien ce qui semble entourer un lieu de perception et qui l’affecte. On dit qu’il est habituel dans certains peuples d’Afrique de percevoir les morts et de discuter avec eux lorsqu’ils se présentent, chez soi, sur la route, le lieu du travail. Comme c’est une expérience commune personne ne s’en étonne, comme personne ne s’étonne d’obtenir par ce moyen des informations sur des vivants lointains que le mort peu visiter aisément et sur d’autres morts qui “font savoir”. A moins de voir dans ces événements les symptômes d’une assemblée de fous ou de praticiens de produits hallucinogènes, nous devons admettre que ces gens-là accèdent à quelque chose de la Réalité qui nous échappe. Nous avons cependant un test qui vaut ce qu’il vaut pour amoindrir cette expérience commune, vernaculaire, celui d’explorer le contenu des informations ainsi données ou transmises. Elles paraissent en général, à notre connaissance, banales, même pas des brèves de comptoir, juste ce que nous nous disons en notre fors intérieur l’esprit vague. Certains affirment pourtant avoir ainsi reçu des informations lointaines et “fraîches du jour” qui n’ont pu être vérifiées qu’en y allant sans qu’il nous soit possible de déterminer si c’est le hasard portant sur un événement certain mais non prévisible quant à sa manifestation ou autre chose.

Les nombreux auteurs et non gens banaux qui ont décrit, mis en scène, la possibilité de mondes connexes au nôtre, accessibles ou pouvant accéder au nôtre, comme s’ils en rapportaient la découverte vécue, documentée, ainsi que le ferait un explorateur,conduit chacun dans une position de pari. Des religions ne nous incitent-elles pas d’ailleurs à faire ce pari? Et qui n’a pas dans son sommeil eu cette expérience étrange du tellement vrai, du tellement autre, qu’il a fallu pratiquement une alerte, une réaction de panique effroyable pour pouvoir en sortir, à moins que la suavité du moment, son expérience totale, une fois sorti, nous aient fait ressentir la prétendue réalité comme monde mort, une tromperie effroyable à devoir quitter, d’urgence. Ou à ne pas quitter de toute urgence au rappel de l’alerte du cerveau.

Des simulacres

Par Michel Filippi

Nous avons affirmé dans les textes qui ont constitué “Scène esthétique et Coureur stratégique” que les peuples de notre Occident – dans cette expression j’englobe l’Europe de l’Ouest et le Maghreb – sont en proie à des simulacres. Les simulacres nous apparaissent comme des ouvertures vers des lointains, d’autres mondes ou les mondes que nous désirons chacun atteindre mais sont comme les miroirs fumeux des labyrinthes tissant leurs rets infrangibles et qui nous emprisonnent comme le boa fait.

La genèse de ces simulacres est décrite dans un autre ensemble de textes plus anciens et publiés dans “La Cuisine des Editions LEXEMPLAIRE” et intitulés “Les Mondes morts”. Là j’interrogeais les conséquences de l’affirmation de Gilles Deleuze et Félix Guattari dans “Qu’est-ce que la philosophie” selon laquelle le concept appartient au philosophe et n’est pas ce que le monde marchand, le marketing, désignent comme concept. Une telle affirmation est la négation absolue du fait que tout vivant produit des concepts car, sans cela, tout vivant serait prisonnier de son Premier Monde, tout vivant ne serait qu’un “réflexe” en présence d’un quelconque stimulus. Il est dans la nature du vivant de changer, il est dans la nature du vivant de ne pas être le même du moment de sa naissance à sa mort, il est dans la nature du vivant de choisir entre rester là et se déplacer. Le moindre vivant possède cette différenciation étrange de ses tissus que nous désignons ici comme système nerveux, là comme sensibilité, différenciation qui rend imprévisible le devenir de chacun. Même si nous avons la puissance de modéliser ces vivants, le modèle n’est pas la représentation du carcan qui les enserrerait les condamnant à n’être que ce qu’ils sont mais, au mieux, la reconnaissance actuelle et incomplète de contraintes actives en un lieu, une chose.

Il faudrait, si l’on suit les deux auteurs même de mauvaise grâce et en étant à charge, que, pour conceptualiser, le vivant soit doté d’un cerveau bien replié pour que là, entre ces plis et non dans la matière, naissent les concepts. Mais depuis leur temps nous avons appris quelques nouvelles choses de ce cerveau, entre autres le fait que, probablement n’existe pas une localité particulière pour une fonction comme celle du langage (Hugues Duffau). Il nous faudrait aussi accepter que la puissance du philosophe et de son acolyte soit telle qu’ayant réclamé la propriété entière et sans conteste du concept alors tous les vivants en ont été immédiatement dépossédés sans recours. Cela n’aurait peut-être pas déplu à Gilles Deleuze lui qui est devenu la bible de nombreux connaisseurs du domaine de l’entreprise et de stratèges.

Il se peut que Gilles Deleuze et Félix Guattari fussent seulement les symptômes de leur époque annonçant ce à quoi tout le monde croyait déjà et même les gens d’entreprise qui avaient fait semblant, seuls les philosophes conceptualisent, seuls ils sont à même de désigner un nouveau monde de la pensée, de l’aventure intellectuelle, et aux autres la fabrication des objets et leur commerce. Le philosophe reprenait à son compte le prestige du guerrier, désintéressé et ne vivant que de vaillance et pour l’honneur. Conquérant.

Quoi qu’il en soit la situation est la suivante, celle que nous constatons, englués dans le monde tel qu’il est et incapable d’avoir les outils que forgeraient les philosophes, ces concepts qui nous permettent de nous décoller de notre monde premier. Et nous faisons semblant, semblant de pouvoir nous décoller, semblant de pouvoir nous en aller, semblant d’être dans un nouveau monde que nous aurions forgé. Et pour faire semblant nous qui sommes sans concepts nous nous peuplons de simulacres.

Scène esthétique et Coureur stratégique 31. En guise de conclusion

Par Michel Filippi

Peut-être vais-je prendre l’habitude, à chaque fois que je termine une série d’écrits autour d’un thème particulier, de décrire à nouveau ce que sont les modèles.

J’ai constaté que pour beaucoup de gens, quel que soit leur âge, éducation, culture, le modèle est ce qui est à imiter et donc ce qui doit s’imposer à l’action humaine, à la pensée humaine, comme vérité. Ainsi va la mode et les extrémismes. Ainsi paraissent aller les sciences en arguant que ce qu’elles ont découvert relève du Réel et qu’en dernière instance nous sommes bien issus de ce Réel ainsi que l’Univers. Donc, nous devons imiter les modèles scientifiques pour copier la Nature. La copiant nous ne faisons pas d’erreur bien qu’aussi nous pouvons déchaîner les forces de la Nature jusqu’au point où elles sont incontrôlables. Le fait que sur le même axe qui dimensionne la notion de modèle nous trouvons des catégories de l’activité humaine antinomiques crée des confusions dans la connaissance.

Mais les sciences ont appris à échapper à cette confusion en affirmant que tous leurs énoncés sont des modèles plus ou moins efficaces, modèles dont les parties sont aussi des modèles plus ou moins efficaces. Ici modèle n’est plus l’exemple unique de la chose, il est une manière de construire des choses dans le Réel qui nous est accessible pour le comprendre localement ou de manière extensive. Etrangement c’est ce que le vivant fait de nature mais si nous avons pris l’habitude de caricaturer ce savoir-faire en affirmant qu’il ne faut pas mettre ensemble des poires et des bananes, l’âge du capitaine et le temps qu’il fait, et autres caricatures péremptoires.

La finalité est de comprendre le Réel, qu’il soit sous la forme de notre environnement direct ou sous la forme de la Physique par exemple, afin de pouvoir le copier, d’agir en lui, de se protéger de lui aussi, de le maîtriser donc.

Etrangement comme ça l’est déjà arrivé plusieurs fois au cours de ces pages, je rencontre des auteurs, des textes, en relation avec mes propos. D’abord, du même auteur que précédemment, un article à propos de Clément Rosset et d’un autre de ses livres, “L’objet singulier” (1977, Les Editons de Minuit).

"Plus un objet est réel moins il est « identifiable », mais plus aussi le « sentiment » du réel est intense. « L’objet réel est en effet invisible, ou plus exactement inconnaissable et inappréciable, précisément dans la mesure où il est ‘singulier’, c’est-à-dire tel qu’aucune représentation ne peut en suggérer de connaissance ou d’appréciation par le biais de la ‘réplique’ » p.15.".

Alors il faut pour identifier le Réel des opérations du genre de celle que fait le pêcheur en construisant une nasse. Comme le rappelaient Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant, le pêcheur ne sait pas a priori quel poisson il veut prendre et où il se situe. Il construit un piège et le lance dans l’eau. Ce qui est pris est ce qui est conforme au piège et à son lieu, au dispositif donc. Le dispositif devient la connaissance que l’on a construite presque a priori d’un “singulier” qui alors nous apparaît doté de propriétés qui sont cette connaissance-là. Comme l’a démontré Anne-Françoise Schmid un poisson ne peut être connu que par un ensemble de modèles sans que nous puissions être certains d’avoir épuisé le “poisson” ni même de le connaître pour ce qu’il est singulièrement.
Dans la trentaine de pages qui précède celle-ci, je dirais que la seule que je connais à peu près sont les modèles que j’ai utilisés et plongés dans deux milieux apparemment différents le Proche-Orient et notre part de mon occidental (disons l’Europe plutôt française et le Maghreb). Lorsque je dis que “je connais” ces modèles cela signifie que je sais à peu près comment j’ai détecté leur présence chez le vivant, leur fonctionnement – une invention donc – et comment je les ai construits et les utilise.

Dans l’usage que j’en ai fait lors de l’écriture de cette trentaine de page je n’ai pas mis en route toutes les parties, tous les modèles qui les composent, pour faire émerger de la connaissance à propos de ces deux milieux et des événements qui les parcourent.

Une personne qui me lit m’écrit que j’utilise ici beaucoup de connaissances sur ces deux milieux, leurs événements, alors que ce n’est que la connaissance qui émerge à la suite de l’usage des modèles. De telles connaissances nécessitent après une enquête pour voir qui les a déjà exprimées, comment, avec quels arguments. Elles nécessitent aussi du travail de comparaison, un suivi pour comprendre l’extension des connaissances émergées. Sont-elles locales ou peuvent-elles être utilisées d’une manière étendue dans le temps et dans l’espace?

C’est en partie ça l’usage des modèles et ce qui permet de rendre visible ce qui est singulier sans jamais être réducteur et donc aboutir à ce que constatait Clément Rosset et exprimé là par son commentateur: “Représenter le réel c’est le doubler, non seulement le répliquer en lui donnant un sens, mais le fausser en le dépassant, le rendant indésirable, has been.”.

Je ne peux m’empêcher avant de finir cette série de rappeler que le modèle du Coureur stratégique affirme que dans toute stratégie, dans tout Coureur donc, existe un modèle de l’humain, de ce qu’il est, comment il fonctionne, ce qu’il peut faire ou ne pas faire, etc.

Le Coureur stratégique au Proche-Orient pour se construire et fonctionner doit posséder un modèle de l’humain. Je pense qu’il est là apparent dans ce que le Califat appelle “Islam”, dans le comportement de ses soldats. Il semble que soit un Homme augmenté puisque, à ce que j’ai pu observer sur leurs photos, à ce que je comprends de leur acharnement au combat, ils utilisent des drogues puissantes comme le font nos sportifs et les “terroristes” au Mali. Il possède certainement d’autres qualités qu’il ne m’est pas possible de définir.

De notre côté nous avons une lutte idéologique à propos des modèles de l’humain. Quelqu’un m’interrogeant à propos du “mariage pour tous” m’a conduit à évaluer ce modèle du point de vue de ses détracteurs qui le perçoivent comme destructeur de la Nation, de la famille. Déjà nous devons rappeler que tout modèle de famille est historique, issu de différentes décisions prises souvent il y a plusieurs siècles ou très récemment. Mais c’est comme la météo, nous oublions les dates, nous généralisons. Mais bon. Disons que ce qui importe est la protection de la famille, c’est-à-dire la certitude de pouvoir élever, éduquer, des enfants et leur faire avoir un bon devenir en sécurité. Plus un environnement est instable plus il paraît habile de proposer des modèles résilients de famille. La théorie des réseaux le montre. Plus les nœuds des réseaux sont polyvalents, non spécialisés donc mais experts en toutes les fonctions ou pouvant acquérir de l’expertise, plus les réseaux sont résistants, résilients. Nous avons donc tout intérêt à former des “pères” et des “mères” à l’image des nœuds de réseaux plutôt que de considérer qu’il existe par nature des “pères” qui sont des hommes et des “mères” qui sont des femmes. Je signale au passage que c’est déjà un très vieux projet des Etats et des Religions qui ont su créer des institutions pouvant assurer les fonctions de “père” et de “mère” pour ceux qui n’en avaient pas de nature ou dont les existants paraissaient défaillants, insuffisants. Alors que ce projet s’incarne dans des institutions ou des individus, cela revient peut-être à faire confiance aux ressources qu’un individu peut générer en plus des ressources qu’un Etat, une religion, peuvent générer pour élever des enfant.

Quels que soient les jugements de type moral, en tant que Nation, française ou européenne, nous avons donc intérêt à mettre en place des dispositifs variés permettant de manière résiliente d’élever des enfants et, pourquoi pas, d’en concevoir. Nous avons intérêt parce qu’il s’agit de notre survie, de notre devenir et il n’existe pas d’autres arguments. Ceux qui sont amenés à se battre contre ces modèles doivent pouvoir prouver que le leur, les leurs, peuvent de manière résiliente garantir les mêmes avantages ou faire apparaître des avantages pour notre nation plus intéressants que les autres. Avantages sur lesquels chacun peut voter.

Nous pouvons donc faire l’hypothèse que la lutte idéologique à propos de ce qu’est une famille, celle qui a lieu en France et à laquelle prend part pour partie le monde maghrébin, a pour objet la réussite dans le temps de notre Nation. Ceci implique que des Coureurs stratégiques se construisent avec ces différents modèles d’humain (la famille est une dimension dans le modèle de l’humain), créent un paysage dans lequel un avenir apparaît.

Est-ce que nous pouvons faire un tel constat? Je ne sais. Ce que je vois est qu’aucun avenir n’apparaît, renforçant alors la perception d’un monde clos.

La perception étant un mode d’existence du vivant, elle est aussi un mode singulier pour chaque vivant. Nous ne percevons pas de la même manière un même paysage et là où l’un voit un passage, l’autre ne voit qu’obstacles et errance dans un labyrinthe.

Scène esthétique et Coureur stratégique 30

Par Michel Filippi

Les modèles, plus ou moins bien compris, plus ou oins bien représentés, permettent de raisonner à propos d’événements quelconques et surtout ceux qui nous paraissent les plus incompréhensibles. Comme le rappelle la série “Numb3rs”, il existe des algorithmes qui décrivent, entre autres, nos comportements en action. Comme l’a démontré le philosophe Bernard Deloche bien avant, ces algorithmes décrivent nos productions. Les uns et les autres permettent de prévoir des devenirs, ceux de nos comportements, ceux de nos productions. Ils peuvent même construire ce qui n’aura jamais été construit par leurs auteurs tant les actions que les productions.

Mais il existe une autre catégorie d’algorithme, ceux que nous utilisons pour comprendre et agir dans notre environnement même si certains d’entre eux semblent nous conduire à des actes, des connaissances, des constructions, des actions, irraisonnables. Ce sont eux qui m’intéressent parce que ce sont eux que les gens en général utilisent, utiliseront, à tout prix. Ce sont ceux que détestent nombre d’économistes et que les neuro-économistes tentent de saisir, comprendre, manipuler.

Dans l’usage que nous faisons de ces algorithmes sous la forme de modèles, nous pouvons voir apparaître des sauts dont l’un est visible dans la page précédente. Subitement, le penseur, celui et celle qui agissent, font appel à un objet – ici une proposition de solution – qui peut paraître issu de l’exploitation des modèles mais qui trouve là, dans cette exploitation, l’occasion de se manifester. La solution que j’ai proposée pour sortir du monde clos, je sais l’avoir construite avant et pour d’autres raisons.

J’agis comme un constructeur qui, en proie à un problème dont il n’a pas la solution immédiate, cherche dans son environnement, interne ou externe, un objet quelconque qui pourra convenir au prix souvent de quelques réaménagements. C’est probablement ce que Claude Lévi-Strauss décrivait comme “bricolage” et qui, peut-être, relève de l’intuition.

Le processus que j’ai décrit pour comprendre ce qui se passe dans notre environnement proche ou un peu distant, ressemble à celui que nous pouvons utiliser lorsque nous concevons des produits nouveaux, qu’ils soient des produits dits industriels ou de la connaissance. Le processus sert d’abord à nous orienter dans notre environnement interne et externe et nous conduit à mobiliser en lui des ressources déjà conçues par d’autres moyens et immédiatement disponibles. Elles apparaissent comme “la solution”.

Nous devons alors tester “la solution” et nous dire qu’il existe peut-être d’autres “solutions” plus efficaces, plus pertinentes, ailleurs. Mais même si notre enquête est négative, au sens de Karl Popper, nous devons nous en réjouir parce que nous avons pu acquérir de nouvelles connaissances qui, alors, peuvent permettre de construction “de toute pièce” une solution ou une famille de solutions. Je ne ferai pas cet effort ici car ce n’est pas le lieu mais d’autres peuvent le faire. Et il faut bien nous dire que toutes “solutions” proposées tant pour notre partie de l’Occident que pour le Proche-orient, sont d’abord ce que nous avons en poche. Le risque est de vouloir toujours les faire adopter comme “solutions” à grand coup de marteau plutôt que d’acquérir de nouvelles connaissances pour construire l’objet et sa série qui conviendront le mieux. Les philosophes aussi utilisent plus qu’à leur tour la technique des “grands coups de marteau”.

Scène esthétique et Coureur stratégique 29

Par Michel Filippi

La conclusion du feuillet 28 conduit à faire l’hypothèse que les discours scientifiques tels qu’ils sont actuellement présentés fonctionnent pour des êtres dans un monde clos comme des simulacres, annonçant à la fois qu’ils ouvrent le monde en cueillant de nouvelles parts du Réel et comme certains interdisant alors l’indécidable en eux. La raison en est leur langage formel qui rend indécidables ceux qui ne le possèdent pas.

Bien sûr ce n’est pas ainsi que fonctionnent les sciences, bien au contraire leur langage formel montre des indécidables en plus grand nombre que dans le monde clos, mais ce n’est pas ainsi qu’il fonctionne pour les êtres qui ne maîtrisent pas ce langage, qui ne ressentent pas son effet à la manière des gens de science.

Si, en refusant le langage des sciences, je deviens indécidable, je suis donc libre. Libre, il ne me reste plus qu’à trouver le chemin d’un monde non clos et ça ne peut être qu’à travers moi. Je suis l’hallucination donc le chemin. Un tel constat suffit à expliquer autant le créateur qui ne croit qu’en lui que le “djihadiste” qui cherche à atteindre le Paradis en se faisant tuer, en se désintégrant par la bombe qu’il transporte. L’un et l’autre passent dans un autre monde avec son propre corps.

La partie du monde occidental où nous existons est bien la cause de l’alimentation en être du Coureur stratégique du Califat – ou plutôt que le Califat semble incarner. Non pour des raisons de tensions religieuses, de discriminations, de luttes contre différents Grands-Satans, mais bien parce que notre monde étant perçus comme clos, nos sciences étant suffisantes, ceux des êtres dont l’état est indécidables sont des chemins pour leur propre survie, même si celle-ci nous apparaît comme “la mort”. Parallèlement, l’appel à des générations d’entrepreneurs dont notre Nation aurait besoin, fonctionne comme une convocation au djihad.

Si la démonstration est assez bien faite, alors nous devrions voir à d’autres époques, ici ou dans d’autres Nations, Etats, Empire, les mêmes symptômes. Nous devrions voir ici et ailleurs des gens qui passent de l’entreprenariat au djihad ou, plus généralement, la quête du Paradis, et inversement.

Si la démonstration est valide, pouvons-nous en être satisfait puisque nous avons trouvé une voie d’hallucination dans un monde clos. Personnellement, je ne suis pas satisfait car je n’aime pas la violence et, je ne sais trop si cela permet notre survie à tous.

J’aurais envie de proposer autre chose comme la non-suffisance des sciences pour les rendre, rendre leur usage, pas mal indécidables. Mon goût me porterait à proposer de mettre toutes les sciences dans un état qui les rend disponibles et utilisables comme ressources par tous les êtres de notre monde sans nous soucier d’autre chose. Tout en conservant un peu de la suffisance des sciences. Ce serait comme la mise en place d’un challenge, d’une dispute. La matière est là, disponible par tous, et on va voir ce que vous en faites. Peut-être que nous verrions apparaître d’autres voies pour échapper à un monde qui s’effondre? Peut-être que nous augmenterions ainsi la quantité d’hallucinations disponibles sans devoir éradiquer les simulacres qui sont aussi des états stabilisateurs de notre monde. Peut-être? Qu’en penses-tu Sturgeon Théodore? Tes cristaux en rêvent-ils?

Scène esthétique et Coureur stratégique 28

Par Michel Filippi

C’est peut-être le travail de philosophes que de montrer comme des énoncés quelconques saturent la représentation du monde, donc sa description, empêchant la construction, l’existence, de l’indécidable en lui. Comme il serait de son travail de montrer comme user de ces indécidables pour générer des chemins vers un nouveau monde. Dans d’autres textes j’avais montré que les exclus de notre monde – les non-vivants, des indécidables donc – pouvaient être la source de la nouveauté pourvu qu’ils prennent conscience de cette puissance.

Le hasard faisant encore bien les choses, je découvre qu’Isidore Isou avait écrit quelque chose de ce genre, il y a près de soixante ans. Cet écrivain aux multiples talents était aussi économiste. Rendons donc indécidable la plus grande partie de notre monde et alors nous verrons les hallucinations régner nous rendant notre liberté, nous permettant de survivre partout à notre manière et de façon certaine!

Une telle action reviendrait à détruire tous les simulacres, opération réclamée par des philosophes et des religieux, mais peut-être pas pour les mêmes raisons explicites que les nôtres. Mais les actions à faire pourraient être analogues. Détruisons les sites électroniques qui se font passer pour la réalité de l’Electronique. Détruisons les films comme “Gravity” qui, en consommant nos ressources, nous interdisent de mettre à la disposition d’expéditions martiennes les ressources nécessaires. Apprenons à leur place à emporter notre corps avec nous pour explorer des espaces inconnus, pour embarquer dans des formes de voyage encore inexistantes. Ce que j’écris là peut être traduit comme un appel à de nouvelles industries, de nouveaux modes de transport, des accès nouveaux au Réel et donc à la connaissance. Ce serait un appel pour transformer tous les humains que nous sommes en actionneurs au lieu d’en faire des spectateurs, des consommateurs “restant là” de simulacres. Du Ministre de l’Industrie aux philosophes et religieux qui vilipendent la disparition du sens dans notre monde de spectacles, je ne devrais avoir que des alliés même si mes arguments ne sont pas les leurs.

Mais philosophes, religieux, présentent leurs énoncés comme vrais, porteurs de tout le sens possible, donc suffisants. Suffisants au sens pratique, mais suffisants aussi de la posture morale. Ce sont des discours surplombants les humains. Alors, s’il s’agit de faire le tour des discours et énoncés surplombants, nous trouvons, comme le fait François Laruelle, les discours scientifiques tels que ceux qui mettent la nature du Réel dans le lointain et la rendent inaccessible à la plupart de l’humanité. Etrangement donc, les discours scientifiques se présentent comme suffisants au sens pratique mais, par leur posture, ils renvoient ceux qui n’y ont pas accès dans un état indécidable, ce qui est une étrange pince. Si nous voulons une voie pour notre survie, notre liberté donc, nous avons alors intérêt à ne rien saisir du Réel ou à ne pas le saisir au moyen des énoncés des sciences. Nous avons intérêts à être a-scientifique pour pouvoir sortir de notre monde. Il ne faudrait pas nous étonner alors des discours manifestes contre les connaissances prononcés par de nombreux entrepreneurs “qui ont réussi” et du désamour pour les sciences manifestés par d’innombrables personnes, la plupart jeunes. Ils cherchent à survivre au mieux et être indécidable n’est-ce pas l’une des dimensions du stratège. Et nous savons que le stratège œuvre pour la survie, la sienne, celle du groupe.

Que dire de cette drôle de déduction alors que ceux qui savent affirment que notre pays s’en sortira en augmentant le niveau d’éducation scientifique de ses citoyens?

Scène esthétique et Coureur stratégique 27

Par Michel Filippi

Je dois, dans un monde clos et qui s’effondre, permettre la génération de Scènes esthétiques et de Coureurs stratégiques en favorisant la connexion des êtres de ce monde à la part d’indécidable construite par ce monde ou, si vous le préférez, par le langage formel utilisé par ces êtres pour se décrire et décrive l’environnement auquel ils sont reliés.

Dans les pages précédentes de cette série, j’ai présenté le modèle de la colonne pour représenter un monde clos qui s’effondre. C’est un modèle qui permet de rendre compte, par exemple, du marché de l’automobile en France et ce dans le cadre d’une courbe de la valeur. Si les marques françaises sont coincées dans le milieu de cette courbe – lieu des productions de moyenne qualité et presque toutes les mêmes – alors à chaque fois que ces marques introduisent sur le marché une nouveauté cela revient à mettre une couche nouvelle dans la colonne. Un tassement de l’existant se fait et si l’on soutire dans la colonne, nous avons une flaque, l’augmentation de la quantité de véhicules dans le bas de la courbe de la valeur et non une distribution des véhicules tout le long de la courbe.

Toute nouveauté dans un monde clos précipite son effondrement, effondrement qui peut générer des ressources plus importantes que celles utilisées pour alimenter ce monde. Il semble que c’est ce que nous pouvons constater dans la partie de notre Occident où nous existons. Nous pouvons alors comprendre la raison qui fait que des sociétés humaines qualifiées, après-coup, de conservatrices sont hostiles aux nouveautés et consacrent des ressources pour empêcher leur émergence. Nous pourrions nous en réjouir comme pourrait le faire Michael Jensen, mais nous ne sommes pas assurés de voir émerger au même endroit une société ouverte permettant la survie de ses êtres. Si nous créons une ouverture dans le flanc de la colonne, un jet violent en sort qui vide la partie haute de la colonne emportant tout l’environnement ou finissant en flaque aussi mais un peu plus loin, tout en laissant le reste de la colonne stagner. Ce sont des formes de révolution. Et si nous faisons éclater toutes les parois de la colonne, nous retrouverions des débris partout devant se construire à nouveau sans que l’on sache ce qui, dans l’environnement ou en eux, le permettrait.

Un monde est d’autant plus clos que les parts d’indécidable dans sa description – quel que soit le point de départ de cette description – diminuent, s’effacent. Je vais donner un exemple polémique, un genre d’exemple qu’en général les philosophes n’aiment pas utiliser. Lorsqu’en France a été déclaré que le travail était une quantité finie devant être partagée entre tous les travailleurs possibles, alors notre monde est devenu plus certain donc plus clos. Il conviendrait alors d’utiliser un nouveau langage de description de cette partie de notre monde, langage partagé par tous, pour faire apparaître de nouveau de l’indécidable et ouvrir notre monde. Ce serait faire comme Napoléon affirmant à ses soldats que chacun d’entre eux avait dans son sac un bâton de Maréchal.

C’est ce que semble faire Pierre Lévy lorsqu’il tente de créer un langage formel nouveau capable de saisir plus du Réel que ce que les langages formels actuels, qu’il désigne comme symboliques, arrivent à faire. Il conçoit l’humanité comme concevant historiquement des langages à même de saisir de plus vastes étendues du Réel sans que, si j’ai bien compris, le langage le plus nouveau remplace les langages précédents. Nous savons très bien que tout langage nouveau, comme toute nouvelle connaissance, fait apparaître de nouveaux indécidables.

Scène esthétique et Coureur stratégique 26

Par Michel Filippi

Nous ne pouvons savoir parfaitement la répartition dans notre monde des simulacres et des hallucinations, ni leur proportion respective. N’importe quel être de ce monde a autant de chance de se lier à une hallucination qu’à un simulacre. Les faux-darwiniens, des spenceriens plutôt, en seraient contents. Seuls les êtres capables de trouver dans leur environnement une hallucination et s’y connectant survivraient, pourraient donc sortir d’un monde clos entrain de s’effondrer. Ils pourraient donner naissance à de nouvelles générations d’êtres capables de survivre, êtres immunisés remplaçant tous les autres êtres possibles. C’est le genre de raisonnement tenu par l’économiste Michael Jensen. Doivent survivre les êtres, les entités, les choses, équipés pour survivre. Afin de survivre dans le Réel et la réalité, nous devons créer les conditions pour que cette épreuve de survie soit imposée à chaque instant à toute chose, toute entité et tout être au lieu de consacrer des ressources à maintenir ce qui n’est pas capable de trouver en lui, en elle, ce qui peut guérir, ce qui peut réformer, pour aller vers un mieux.

Mais comment le faire? La destruction de toute contrainte, thèse empruntée à Erich Fromm, est probablement une mauvaise solution parce qu’elle favorise l’émergence de choses immunisées contre nos épreuves qui, même si nous ne faisons pas appel au principe de Sturgeon, ne peuvent être un échantillon de toutes les épreuves de survie que le Réel génère. Bien mieux, nous savons que seule l’hétérogénéité d’un peuplement quelconque et non son homogénéité, est favorable à la survie du plus grand nombre. Il est donc probable que la destruction de toute contrainte ne soit jamais favorable aux humains, aux entités, aux êtres, aux choses.

Bien sûr, nous pouvons estimer que, pour que perdure la Terre ou l’Univers, il es important de trouver qui, quoi, leur sera favorable même si cela à pour conséquence la destruction de l’humanité et leur remplacement par d’autres êtres comme ce fut le cas pour les dinosaures. Mais les oiseaux sont des dinosaures qui ont réussi et ils ont pu le faire en s’adaptant à des contraintes et non en s’en débarrassant. Michael Jensen ne pensait pas, me semble-t-il aux contraintes imposées par le Réel aux entités, aux êtres, mais à celles crées par les humains et appliquées à d’autres humains et leurs créations.

Hallucinations et simulacres sont des créations humaines et nous devrions les laisser agir sans nous y opposer, nous devrions même lutter contre tous ceux qui s’interposeraient dans leur usage. Mais, vous le savez, je suis opposé à une telle solution. Nous pouvons très bien obtenir des entités, des êtres, qui survivent en lien avec des simulacres. Ils seraient dans un monde clos. Et même s’ils ne survivent qu’un instant, nous pourrions nous en contenter. Les préconisations de l’économiste contiennent quelques dimensions cachées. Une entité, un être, doivent en survivant au mieux générer le plus de ressources possibles et minorer le plus possible les ressources consommées. Rien ne dit dans ses écrits que les ressources générées soient seulement financières, il peut s’agir aussi de nouveautés, de connaissances, de produits donc. Même en suivant le modèle de Michael Jensen nous sommes amenés à repousser son test de survie puisqu’il peut contredire l’espoir qu’il porte.

Il nous faut trouver un moyen pour, en partant de l’état du monde actuellement perçu, favoriser les hallucinations qui seules, apparemment, nous permettraient de survivre. Comment des hallucinations permettraient la construction, l’émergence, d’une Scène esthétique et d’un Coureur stratégique?

Scène esthétique et Coureur stratégique 25

Par Michel Filippi

Si la Loi de Sturgeon affirme que 90% de toute chose est du déchet, le Principe de Sturgeon affirme lui que rien n’est jamais absolument comme il devrait l’être. 90% des monde quels qu’ils soient sont des déchets et si ces mondes sont clos alors les déchets s’accumulent en eux. Et si rien n’est jamais absolument comme il devrait l’être, alors les mondes clos ne le sont pas vraiment et les déchets ne sont pas vraiment de l’ordre de 90% et ils ne s’accumulent pas vraiment en ces mondes. C’est un état des choses qui complique sérieusement la perception que nous pouvons avoir du monde où nous sommes à partir du lieu où nous nous trouvons. Mais c’est le lot de tout outil, de toute description. Nous ne savons pas ce qu’est exactement un déchet et nous ne savons pas exactement où il se situe, dedans, à la limite ou un peu en dehors mais pas trop loin. Et nous ne pouvons pas réellement décider si nous disposons ou non des chemins pour notre survie.

Nous ne savons pas non plus lorsque nous avons la sensation d’être dans un monde clos, un monde dans lequel rien d’extérieur ne pénètre et duquel rien d’intérieur ne peut sortir, si c’est la réalité. Ce sont des impressions plus ou moins certaines. Et ce qui fait pression est toujours perçu comme extérieur au monde de notre existence.

Maintenant, si nous appliquons à ce modèle d’incertitude un petit modèle de contagion, nous constatons qu’il existera une lutte constante entre les différentes perceptions chacune tentant de convaincre l’autre de la réalité de sa propre perception. C’est bien ce que nous constatons dans notre partie du monde. Nous pouvons décrire cela comme luttes idéologiques. A quel moment un des concurrents va-t-il changer sa perception? Au moment où ce qui signale en lui sa possibilité de survie bascule d’un état à un autre. C’est un flip-flap que les éthologistes décrivent en partie comme “situation apeurante, animal apeuré”. Un animal passera mille fois près de son prédateur en toute quiétude et manifestera une inquiétude intense alors que pour nous observateur, aucun prédateur n’est en vue.

Dans nos sociétés humaines en fonction de ces perceptions, en fonction des différentes contaminations, des décisions sont prises qui renforceront ou non l’une des perceptions, feront basculer ou non le rapport de force des luttes idéologiques. Il n’y a rien de raisonnable si nous comprenons pas “raisonnable” une forme d’analyse parfaite des faits et de leurs conséquences par un démon de Maxwell (ou un autre).

Toute être qui a la perception que sa survie est mise en jeu par l’état du monde dans lequel il existe tentera de fuir ce monde. Soit il le fait en réduisant sa complexité, soit il le fait en “sautant” d’un monde à l’autre pour peu qu’il perçoive cet autre monde. Parmi nos impressions nous pouvons choisir celles qui nous paraît convenir au mieux pour notre survie. En d’autres termes c’est dans le même ensemble d’impressions qui confirment que notre survie est en jeu que nous trouvons les traces d’un monde dans lequel notre survie est possible.

Or, comme notre monde, nos représentations, sont imparfaits, nous prenons nos décisions dans une forme de hasard, une démarche bayesienne. SI nous appliquons ce type de démarche, alors se construit peut-être un Coureur stratégique. Et si un tel Coureur se construit la survie est assurée. Mais nous savons qu’il existe des perceptions qui sont des hallucinations et d’autres qui sont des simulacres, hallucinations qui ouvrent un chemin, simulacres qui renforcent la clôture, dans le monde existant.

Scène esthétique et Coureur stratégique 24

Par Michel Filippi

Les idéologies, les utopies, quelles qu’elles furent, ont servi à identifier un extérieur comme le firent les récits merveilleux. Hallucinations. Les sciences dites modernes ont eu aussi cette fonction passant d’un décryptage utilitariste de l’existant, de ses effets, de ses possibilités réflexives d’action à une prospective de l’événement. Hallucinations encore.

Hallucinations car il s’agit à chaque fois de pouvoir passer d’un monde formellement clos à un autre. Or, tout monde est comme un système formel puisqu’il décrit tout ce qui existe. Il est cohérent dans toutes les directions, descriptibles dans ses parties et relations partout excepté en certains “lieux” que nous pouvons qualifier d’indécidables. L’effort que fait le système pour lever cette indécision est une hallucination. La transformation de ces “lieux” en parties et relations pouvant être décrites manifeste le passage d’un système formel à un autre, d’un monde à un autre. C’est, d’une certaine façon, ce que décrit Pierre Lévy dans ses derniers travaux. Les hallucinations sont là ou peuvent être générées comme le vortex l’est dans “Sliders”.

Dans un système formel les hallucinations peuvent être remplacées par des simulacres qui présentent certaines qualités, fonctions et effets du symbole (nous avons décrit cela dans une autre série de textes). Ces simulacres semblent annoncer un extérieur, le chemin pour y aller, le but même comme atteint – ils sont aussi une parodie du Coureur stratégique – mais ils parachèvent la clôture du monde actuel et en consomment les ressources.

La philosophe Anne-Françoise Schmid comme le biologiste Jean-Marie Legay avaient constatés que les objets techniques actuels étaient inaccessibles, les connaissances qu’ils contiennent sont invisibles et l’usager ne peut ni se les approprier ni agir sur elles. C’est typiquement la manifestation d’un simulacre. Simulacre aussi lorsque le monde de la physique est présenté comme lointain, inaccessible à ceux qui ne possèdent pas le langage formel approprié alors que part du Réel le vivant ne peut être étranger à ce Réel. Simulacre lorsqu’en guise de monde électronique nous ne sommes en contact qu’avec ces artefacts que l’on nomme sites, jeux en ligne, jeux éducatifs, etc. Simulacre enfin que ce film “Gravity” et hallucination la sonde indienne autour de Mars. La conception du film n’a-t-elle pas consommée plus de ressources que la conception et l’envoi de cet engin spatial qui lui est réellement dans un autre monde alors que le film, une fois fini, nous renvoie sur notre corps définitivement prisonnier d’un Présent endurant.

Mais dans “EmbassyTown” China Mieville annonce une forme particulière de voyage dont on ne sait rien d’autre que ce qu’elle permet de faire, qu’elle exige des navigateurs des capacités particulières et de leurs passagers une sorte de sommeil. Ce forme de voyage permet d’aller d’un bout à l’autre de l’univers – le Manchmal – en passant par le Réel – l’Immer. Ce Manchmal est une incarnation du Réel et leurs lois ne se superposent pas dans une perfection de la représentation. A un bout de cet Immer se trouve EmbassyTown où rien ne se superpose, ni les “colons” aux “Arieki”, ni le langage aux choses, le langage à l’organe, etc. Les humains ou supposés tels peuvent mentir mais non leurs voisins étranges qui ont alors besoin de certains des colons pour pouvoir exprimer du monde ce qu’ils perçoivent ou ressentent. Leur langage donc n’est pas superposable parfaitement à leur mode sensoriel.Rien ne correspond parfaitement à rien et il faut trouver des manières de joindre ce qui est dissemblable, ce qui ne paraît pas être régi par de mêmes lois. La loi de Sturgeon est active, les hallucinations sont là.

Scène esthétique et Coureur stratégique 23

Par Michel Filippi

Le modèle de la Scène esthétique décrit la manière dont des parties se mettent en relation les unes aux autres pour former un système dynamique. Il décrit des corps qui sont impliqués en tout ou partie dans un ou des acteurs qui tiennent un ou des rôles particuliers qui contribuent à la création d’une Scène ou Drame. Le modèle prévoit des substitutions d’acteur pour un rôle comme des substitutions de corps pour devenir acteur pour un rôle. Ainsi de nouveaux participants peuvent jouer dans un drame sans que le drame en soit changé. Dire que le futur des auteurs de science-fiction est là parce que les objets qu’ils prédisaient sont là n’a donc pas de sens. Il se peut que la plupart de ces objets soient venus remplacer d’autres corps, d’autres acteurs sans changer la Scène dans laquelle nous nous trouvons.

Qu’est un futur? Certains vous répondront qu’il est composé de ce qui n’est pas là. D’autres vous le décriront comme la suite de l’existant. D’autres enfin vous feront comprendre que le futur c’est le passé tel qu’il fut. N’est-ce pas ce dont rêvait Julien l’Apostat? N’est-ce pas ce dont rêve tout vivant qui recherche la stabilité de son être, de son environnement? N’est-ce pas ainsi que raisonnent des nostalgiques du devenir? Chacun perçoit quelque chose et affirme que c’est là le futur. Le futur est dans tous les cas une hallucination puisqu’il s’agit de la perception de ce qui n’est pas encore là. Cette hallucination crée une attente qui sera plus ou moins supportable selon les indices manifestes ou presque en dehors de la perception consciente fournie par l’environnement interne ou celui externe. Il se peut que dans un même être toutes les conceptions possibles du futur soient simultanément présentes, sans contradiction. Un système quelconque peut bien “espérer” se conserver tel quel, accroître son état de complexité ou revenir à un étant précédent de complexité perçu comme originel. Ce sont des chemins possibles pour la survie dont l’usage dépend des circonstances et des capacités du système à bifurquer d’un état vers un autre.

Que se passe-t-il pour un système quelconque si sa perception l’avertit de la réduction de la disparition des choix pour sa survie ? Il n’y a plus d’hallucination mais une certitude. Que se passe-t-il lorsque les hallucinations disparaissent? Le monde devient clos. Le système s’apparaît comme immobile dans un environnement toujours le même. Il n’existe alors plus de distinction entre un “dehors” et un “dedans”. Il est donc mort ou entrain de mourir consommant ses propres ressources jusqu’à leur épuisement.

Pour beaucoup de gens dans la partie où nous nous trouvons du monde occidental c’est là le ressenti exprimé de différentes manières mais qui reviennent à ce constat d’immobilité et de consommation des ressources propres. Alors dans un tel paysage, on peut percevoir des parties qui tentent d’accaparer les ressources existantes, de les consommer pour pouvoir se remettre en mouvement, avoir l’illusion du mouvement, mais l’information générale ne change pas: le monde est immobile et se consume.

Malgré tout, même immobilisé, tant qu’il n’est pas détruit, un système en général reste connecté à ce qui est alors perçu comme un extérieur quelle que soit sa localisation. La construction d’un Coureur stratégique pourrait être une façon d’établir un flux énergétique vers cet extérieur pour le rejoindre. Pouvons-nous ausculter notre environnement et ressentir la présence d’une telle construction en n’importe quel lieu, dans n’importe quelle direction? Tant que nous n’avons pas cette perception alors nous avons celle d’un monde qui s’effondre, un monde dans lequel la survie est impossible.

Scène esthétique et Coureur stratégique 22

Par Michel Filippi

Les explications données par Jean Peyrelevade pour rendre compte d’un immobilisme qu’il perçoit dans la société française, immobilisme adonné aux extrêmes, sont comme des dimensions du futur, d’un futur particulier. Au manque d’éducation correspondrait un plus d’éducation, à l’immobilisme le mobile et aux extrêmes un état médian. Les propos de Nicolas Nova ou de son commentateur Hubert Guillaud font des dimensions du futur ce qui a été annoncé, sa mauvais répartition, un signal faible peut-être.

Ces dimensions éventuelles pouvant cerner le futur sont en contradiction avec les propositions de Clément Rosset puisque la réalité n’ayant aucun sens – comme signification et orientation obligées – l’objet qui paraît être cerné par l’économiste et le “futuriste” n’est qu’un objet, un cosmos au sens de Karl Popper, possible ou impossible. Il n’est pas disposé comme ce qui est devant nous ou derrière nous ou en nous. Il est là si un être existe en lui et pas là pour un autre qui n’existe pas en lui.

Ce cosmos, cet objet, a plutôt les caractéristiques d’un “présent endurant”, un “lasting now”, d’une Scène dont on est acteur ou dont on est absent, peut-être un spectateur lointain et hasardeux, mais il ne peut être qualifié de devenir. A cette aune, celui qui a peu d’éducation et ne veut pas bouger est tout autant un phénomène du Réel qu’un autre être qui serait éduqué et mobile, usant d’objets jusque là inconnus de lui.

Plus rigoureusement peut-être, les uns et les autres représentent des tentatives humaines d’adaptation à un milieu, à un environnement. Nous ne pouvons savoir s’ils perçoivent le même environnement et si leurs modes d’adaptation se valent ou sont préférables l’un à l’autre. Nous ne pouvons le savoir tant qu’un lointain n’est pas désigné, tant que nous ne voulons pas atteindre ce lointain.

Nous savons, depuis la disparition de la plupart des Etats communistes, que les idéologies sont mortes et parmi elles celles de la foi dans le progrès de l’humanité puisque nous craignons la foi, puisque nous ne savons plus donner une définition commune et en quelque sorte suprématiste de ce terme de rpogrès. J’aime bien rappeler cependant ce que disait il y a quelques années un “homme premier” de Nouvelle-Zélande. Lui aussi voulait avec son peuple des montagnes vivre dans le confort moderne en profitant de la richesse souterraine de leur terre plutôt que de vivre comme les ancêtres. Nous glorifions leur mode de vie comme respectueux de la nature, lui l’appelait précaire, dangereux et de pauvreté. Nous avons ironisé sur les lendemains qui chantent mais le chant du monde nous est devenu inaudible.

Alors, franchement, je trouve ringardes les affirmations de Nova, Guillaud et Peyrelevade. Si le futur est déjà là et que nous ne nous en rendons pas compte c’est que ce “là” n’est pas le futur. Et si Jean Peyrelevade croît que seuls les éduqués sont mobiles, alors c’est qu’il ne connaît pas l’histoire des migrations. S’en vont d’un lieu ceux qui ne trouvent pas moyen d’y vivre et ont cependant les moyens d’aller ailleurs, un ailleurs désigné. Mais ici, sur les franges de l’Europe nous n’avons pas d’ailleurs, nous n’avons pas de moyens pour y aller même si nous n’arrivons pas à y vivre. Et franchement est-ce un ailleurs que d’aller voir les “stations” d’Internet, les sites commençants et de jeux? Non, puisque nous retournant nous trouvons notre corps là prisonnier du présent endurant. C’est pourquoi je m’étonne de la critique faite par Nova et Guillaud de China Mieville comme type d’auteur SF annonçant ce qui est déjà là.

Scène esthétique et Coureur stratégique 21

Par Michel Filippi

Le hasard que la plupart des chercheurs et expérimentateurs connaissent m’a fait lire quelques digressions d’Hubert Guillaud à propos de “Futurs, la panne des imaginaires technologiques” écrit par Nicolas Nova. Un blog. Je parcours les intertitres: “La science-fiction est déjà là”, “Nous n’avons plus de futur … seulement sa nostalgie”, “Le futur est déjà là. Il est seulement mal réparti”, “Une bonne histoire de science-fiction doit pouvoir prédire l’embouteillage et non l’automobile”, “L’avenir, signal faible?”. Parlons-nous eux et moi de la même chose?

S’il s’agit des futurs que tentaient de prédire les écrivains de SF, cela fait un moment qu’ils sont présents sous la forme d’objets, de comportements, de façons de percevoir le monde, l’espace, l’univers. Il me paraît certain que ces futurs au présent ne sont pas également répartis, déchirant la trame de nombreuses sociétés, Etats même. Mais, au même moment, ces objets, ces comportements, ces choses donc, ne sont que des représentations de représentations esquissées, mises en scène, dans ces différents livres qui annonçaient un quelque chose qui est peut-être déjà là ou n’est pas du tout là.

Le hasard qui fait bien les choses me fait lire un autre papier signé “Argoul” à propos de Clément Rosset – dont on dit que je partage quelques thèmes – et de son livre de 1977, “Le Réel. Traité de l’idiotie”. “Le réel est ce qui existe, “sans reflet ni double: une idiotie au sens premier du terme” … (idiot veut dire simple, particulier, unique, plus globalement sans raison). Deux parties dans cet opus qui poursuit la quête philosophique sur ce qui existe: 1/D’un réel encore à venir, 2/ Approximation du réel. …”. Bien sûr avec Clément Rosset nous ne sommes jamais sûr de savoir si le réel dont il parle est celui des physiciens et que François Laruelle et d’autres comme moi reconnaissons comme un absolu organisateur ou la réalité, c’est-à-dire ce que nous vivons. Je rajoute cependant que je suppose dans d’autres écrits que le vivant dont nous faisons partie produit par le Réel actuel peut-être la source d’un autre Réel à venir.

Pour le philosophe, le réel-réalité n’a pas de sens et – c’est moi qui le dit – lui en attribuer un est une escroquerie. Le hasard peut bien expliquer les choses que nous vivons. Les modèles que j’emploie et qui sont extraits de mes observations sur la façon de faire du vivant, sont d’accord avec cette proposition que l’on pourrait traduire simplement en affirmant que si le Réel – celui que les physiciens étudient – impose ses contraintes comme des absolus, la manifestation de ces contraintes est hasardeuse. Ce qui nous pourrait avoir du sens n’est qu’un étau dont nous n’arrivons pas à écarter les mâchoires.

Ce qui fait que ces futurs qui sont là, présents, ne sont plus des futurs attendus, donc des manifestations du hasard. Alors il se pourrait qu’ils donnent un sens à ceux qui vivent avec et en usent et laissent hagards, désorientés, ceux exclus. Mais il se pourrait aussi que leurs présences soient perçus par ceux qui vivent avec comme un mensonge, un mirage, contre lequel ils se heurtent, dans lequel ils sont égarés.

Bien sûr, nous pouvons trouver différentes explications et des plus pernicieuses pour rendre compte de cet égarement et de ce sentiment de falaise infrangible. Par exemple que ce sont les moins éduqués d’entre nous, les moins décidés à changer de lieu d’habitat, de travail, ainsi que le dit Jean Peyrelevade dans une interview au journal Le Temps vers la mi-septembre 2014.

Scène esthétique et Coureur stratégique 20

Par Michel Filippi

Nous avons toujours imaginé la nécessité d’une impulsion violente pour passer d’un monde à un autre là où aucun passage est visible, là où même un autre monde est invisible bien qu’il fasse sentir son existence. Il se fait d’autant mieux sentir que la frontière se comporte comme étanche, sans connexion avec l’au-delà.

La saturation des abords de l’Electronique parce qui paraît actuellement totalement le représenter rend la frontière des deux mondes étanche. A la pression qui nous fait parvenir le message de son existence, nous voulons répondre par une percée, la construction d’un chemin qui nous fera émerger. Une orientation est créée et ne demande qu’à s’assouvir là où la frontière sera le plus facile à traverser.

Les modèles utilisés ici ne fonctionnent pas pour juger des activités du vivant et de ses constructions comme, par exemple, les sites marchands. Nous avons tellement l’habitude de voir dans le philosophe le contempteur du monde marchand, que nous pouvons croire que le philosophe ici agit de même. Non; ici il décrit; ailleurs il a démontré et ce qu’il a démontré sont les conséquences de certaines constructions, de certaines prémisses.

L’Electronique comme la Physique quantique sont présentés à chacun comme des mondes inaccessibles. Ils se recoupent d’ailleurs, se superposent presque, et seuls quelques explorateurs hardis et bénis des dieux en ramènent des connaissances, la matière première étrange qui les compose. Seuls quelques habiles forgerons savent tirer de cette matière des objets brillants, animés d’une force étonnante, force qui montre sa magie, ses tours, à ceux qui savent bien parler et inscrire leur poèsis en elle. C’est une révélation et une amputation qui, étrangement, peut devenir prothèse et nous donner accès alors à des actions, à un monde – des parties d’un monde — qui nous sont refusées, dont nous avons été séparés. L’amputé lié à sa prothèse électronique découvre un monde inaccessible auparavant par sa main organique. La paralysée en mouvement – totalement ou en partie – n’est plus ce corps organique qui marche, qui prend, qui porte à soi ce qui était devenu lointain mais un nouvel être qui se meut, qui meut, dans des espaces inconnus.

A la fin de la WW2, des écrivains ont inventé que les gens d’Hiroshima, de Nagasaki, pulvérisés par les bombes nucléaires étaient toujours en vie mais dans l’espace des électrons, ne pouvant être visibles, accessibles, que par le moyen des écrans TV. Avant, certains avaient déjà imaginé cette présence du mort dans l’éther et tentaient, tentent encore, d’entendre leurs voix dans le brouillard des ondes radios. Peut-on parler d’une connaissance naturelle de nos organismes sur eux-mêmes, d’une hallucination à chaque fois sollicitée par l’apparition d’un nouvel espace, d’une nouvelle matière? Peut-être. Les morts ne sont-ils pas aussi plongés dans les eaux profondes et noires?

Il se peut alors qu’un roman comme l’EmbassyTown de China Mieville soit, comme d’autres avant, que l’ultime répétition d’un voyage vers l’île des Morts. Mais il se peut qu’il nous dise comment faire pour voyager dans ces nouveaux espaces que sont l’Electronique et le Quantique, voyages que nous pouvons faire sans abandonner nos corps. A moins que nous soyons plutôt les “Hosts” aux corps étranges, se mutilant pour accéder à la Langue alors que leur langage est formellement clos. N’êtes-vous pas étonnés par les mutilations de Daesh, leur langage?

Scène esthétique et Coureur stratégique 19

Par Michel Filippi

Portes de Ceuta, port de Calais, chemins dérobés superposés aux autoroutes fréquentées, nous dont la navigation est renvoyée à coup de bifurcations, de sirènes aguicheuses vers ces comptoirs qui affirment être la seule réalité possible de l’Internet, du Web, de l’Electronique.

Ce sont des môles dupliquant les malls, un même épouvantail. Et nous connaissons le rôle des épouvantails, dresser la frontière, la séparer de l’environnement et faire peur pour éloigner, pour affirmer que nous serons mis à mort une fois franchis le seuil, comme les mises à mort du Califat le font. Est-ce à dire qu’au sein de l’Electronique la recherche de la perfection est à l’œuvre, la démonstration de la perfection électronique se fait saturant tous les horizons? Alors poser la question ici de la présence d’Avalon est sans objet. Mais ce qui est sans objet est cette prétention à nous laisser au bord d’un monde en nous faisons croire que ces objets, ces “Œufs”, n’en sont que la forme saisissable dans notre monde infiniment fermé sur lui-même et de manière certaine.

Rappelons-nous que ces “Œufs” que nous avons décrits dans d’autre texte sont des états étranges, générateurs de folie car détruisant la possibilité du Concept partout où ils émergent. N’oublions pas que la faute en est à des philosophes qui, appropriant la genèse du Concept, ont condamné le reste de l’humanité à ne pouvoir penser, à rester là dans un Monde Premier, éternellement changeant, éternellement le même. Rappelons-nous que la fonction d’une telle organisation est de drainer vers un système parasite la richesse qui est là, c’est-à-dire la Valeur, ce qui, enfin de compte, nous permet d’être ailleurs, de penser et connaître ce qui n’a pas de connaissance, ce qui n’est pas encore visiblement en nous et pourtant et déjà là en attente, le Réel sans représentation. Rappelons-nous.

Bien sûr d’innombrables gens des plus respectées nous parlent de ces lieux, de ce monde électronique, comme effrayant/effrayés, promettant le miel et le lait du meilleur de l’humain comme la Religion nous a promis qu’en échange de la souffrance des Petits le Ciel les attendait à la première place. C’est pourtant un lieu, un monde, une dimension, a-morale certaine:ment et dont nous ne connaissons rien excepté quelques petites touches, quelques raids que nous pouvons faire en lui, quelques objets que nous pouvons construire à partir de ses ressources, des Merveilles, musiques, images, armes aussi. C’est le spectacle de ces ports débarquant aux quais les soutes des cargos exotiques, quelques sauvages capturés ou curieux ou avides de franchir une porte ignorée. Et nous, nous sommes accrochés aux grilles comme des sauvages hurlant poursuivis par un incendie qui nous consume. Nous voulons y aller et non simplement tendre quelques billets même de monnaie exotique pour nous rassasier d’un fruit qui n’a pas mûri, d’une musique sans chant, de choses controversées.

Rares sont ceux pour affirmer que l’Electronique comme le Réel est partout présent même au plus profond de ce que nous sommes et n’est un lointain comme le Réel que par l’absence de navires permettant d’ aller, de passages aisés. Pour y aller nous sommes, comme le djihadiste- terroriste, obligés de nous séparer de notre corps, de l’abandonner là dans ce monde que l’on voudrait Premier. Rares sont ceux qui se font exploser pour ne pas, à la fin , souffrir de cet abandon, ce corps prisonnier d’une matière au seuil des mondes, le passe-muraille emmuré. Alors qu’il y a tant à faire, que cela commence à se faire au grand effroi de tous les poseurs d’épouvantails.